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Les déictiques spatiaux

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Les déictiques spatiaux

Du point de vue sémantique, les informations spatiales spécifient la position d’un certain objet par rapport à des points d'ancrage spatiaux. La sémantique de la prédication spatiale présente certaines caractéristiques générales, qui se retrouvent pour toutes les localisations, déictiques ou non.



1. La sémantique des relations spatiales

L’information essentielle transmise par la prédication spatiale concerne la position d’une certaine entité (la cible) par rapport à une autre (le site).[1]

(1)        Jean a mis les papiers sur le bureau.

[Dans cette phrase, les papiers  constituent la cible tandis que le bureau  est le site, part rapport auquel on situe le cible. Dans ce cas le site sert de support à la cible.]

(2)        À droite de la porte était collée une grande photo tirée d'un journal illustré. (A.  Malraux, Espoir, 1937, p. 533)

[L’objet dont on identifie la position est désigné par le SN une grande photo, (la cible) qui se trouve à droite du site, la porte. L’identification de la position se fait par l’identification de la direction.]

Entre la cible et le site il existe certaines différences, qui permettent aux divers éléments de jouer leur rôle sémantique spécifique:

(i) une différence de taille, de visibilité et/ou de saillance, la cible étant plus petite ou plus difficile à localiser

(3)        a. Il y a une statue devant l’église.

b. Guadarrama  [est] petit village accroupi au pied de la montagne. (T. Gautier Tra los montes, Voyages en Espagne, 1843, p. 70.)

[Dans ces exemples tant les cibles que les sites sont immobiles, mais les  entités - cibles,  désignés par les noms statue et village, sont plus petits que les sites, dénotés par les substantifs église et montagne respectivement. Les informations spatiales sont de type directionnel.]

(ii)  une différence par rapport à la mobilité, car la cible est souvent en mouvement ou a la capacité de bouger, par rapport à un site plus stable ou fixe par nature: 

(4)        La voiture est / s’arrÊte prÈs de la maison.

[La cible, désignée par le SN la voiture est une entité mobile (dans le contexte du verbe s’arrÊter ou successible de se déplacer, si le SN apparait comme attribut du verbe Être. La position de la cible est identifiée en termes de distance par rapport au site.] 

            (iii) la force de gravité par rapport à laquelle le site joue le rôle de support, qui s’oppose à l’action de la  pesanteur: [2]

(5)        a. L’échelle est contre l’arbre.

b. La lampe est sur la table.

[Dans ces deux exemples, les sites (désignés par les SN l’arbre, la table) servent de support aux cibles (les référents des syntagmes l’échelle, la lampe)].

 

 (iv) du point de vue de la relation contenant – contenu, puisque la cible se trouve souvent renfermée dans le site:

(6)        a. La cage contient un oiseau.

b. La caisse renferme de vieux vÊtements.

[Il est facile de voir que la position des cibles (un oiseau, de vieux vÊtements)[3] est identifiée grace à leur position à l’intérieur des sites (la cage, respectivement la caisse).]

Les relations spatiales dénotent l’existence d’une géométrie cognitive naÏve, individualisée par Andrée Borillo et explicitée par une sémantique formelle (voir, par exemple Borillo 1998, Aurnague/ Vieu / Borillo 1997, Costachescu 2008). Conformément à cette géométrie, les langues naturelles identifient la position des objets à travers deux  grandes catégories de relations spatiales: les relations topologiques (ou de localisation interne) et les relations projectives (appelées aussi ‘de localisation externe’).

Dans le cas des  relations topologiques,  la cible se trouve dans un lieu qui a une certaine coÏncidence avec le site. Les relations topologiques codifient deux types de rapports entre les deux entités: la cible et le site peuvent se trouver dans un rapport porteur (site)  - porté (cible),  comme dans les exemples (5) et (7). On parle  de relations topologiques si la cible se trouve dans une zone de l’espace qui  coÏncide, au moins partiellement, avec le site. On parle dans ce second cas d’une relation topologique d’inclusion (ex. 8)).

(7)        Il abattait ses cartes sur le tapis, cognant du poing, à chaque coup, entre les verres pleins de vin rouge. (M. Genevoix, Raboliot, 1925, p. 150)

            [Dans cet exemple, la relation topologique regarde la position finale de la cible (les cartes) à la fin de l’action désignée par le verbe abattre. Le site (le tapis qui signifie ici la piÈce de drap d’habitude vert, qui recouvre une table de jeu) deviendrait le support de la cible. Dans les exemples ci-dessus, les phrases (1), (5) et (6) désignent des relations topologiques.]  

(8)        Comme la soirée était un peu humide, nous avions allumé un petit feu  de bois dans la cheminée de la salle. (H. Bosco, Le Mas Théotime, 1945, p. 126)

[Dans cette phrase, la cible (le feu) est  contenue dans le site (la cheminée).]

Les relations projectives présentent aussi deux variantes, pouvant Être directionnelles ou de distance. Dans le cas des relations projectives directionnelles la position est individualisée parce que la cible se trouve dans une certaine direction par rapport au site :

(9)        Cet arbre se trouve derriÈre la maison.

[Le lieu oÙ se trouve la cible (cet arbre) est spécifié par rapport à la position de la  maison (le site). Le site est, donc, une entité orientée qui présente une façade, donc le côté oÙ s'ouvre l'entrée principale et  qui donne souvent sur la rue, et une partie postérieure, prés de laquelle se trouve la cible.]

(10)      À gauche du sentier traversier se voit une maison. (Chateaubriand Mémoires, t. 2, 1848, p. 744)

[La position de la maison (la cible) est communiquée par rapport au sentier (le site): la cible se trouve dans une direction latérale, à gauche du site.]  

Quant aux relations de distance, elles peuvent fournir des informations sur l’espace qui sépare la cible du site:

(11)      L’église est à 200 mÈtres de / à deux pas de / loin de la place.

            [La distance à laquelle la cible (représentée par le SN l’église) se trouve par rapport au site (la place) peut Être exprimée de maniÈre précise (à 2oo mÈtres) ou selon une estimation subjective (à deux pas, loin).]

(12)      [Ils] soulevÈrent le radeau à un mÈtre du sol (Peisson, Parti Liverpool, 1932, p. 247).

            [La cible, le radeau, se trouve, dans la phase finale de la prédication, à  une distance d’un mÈtre du sol (le site). Il verbe soulever y ajoute une information directionnelle, cette distance se situe sur l’axe vertical.]

Les exemples pris en considération ne sont pas déictiques, mais toutes ces informations sur les relations géométriques entre la cible et le site se retrouvent dans les relations spatiales déictiques.

2. Espace et cadres de référence

La géométrie cognitive, esquissée dans la section précédente, modélise seulement les relations entre la cible et le site. Elle laisse de côté le cadre référentiel général, qui dépend beaucoup des caractéristiques de la localisation des entités impliquées dans la prédication spatiale. De ce point de vue, on parle d’une localisation absolue, plus rare, et une localisation relative, beaucoup plus fréquente. Le cadre de référence déictique est une sous-catégorie de la localisation relative.

La localisation absolue, ou extrinsÈque, est fournie, fondamentalement, par les points cardinaux, ainsi que par la latitude et la longitude: 

(13)      a. La villa se trouve au nord de la ville.

            b. Paris est à 48° de latitude nord.

c. La ville de Kaboul est située à 30o de latitude nord et 70o de longitude est.

 [Dans ces phrases la localisation est faite de maniÈre scientifique, conforme à un cadre de référence objectif et scientifique. Les points cardinaux sont identifiés avec des instruments comme la boussole, tandis que la longitude et la latitude sont identifiées par le sextant.] 

Ce type de localisation est possible grace aux travaux des géographes et des astronomes, qui ont codifié le mesurage sphérique par les méridiens (cercles imaginaires qui passent par les deux pôles terrestres) et des parallÈles (cercles de la sphÈre terrestre qui sont parallÈles au plan de l’équateur). On peut exprimer la position de n’importe quel point de la sphÈre terrestre à l’aide de la longitude et de la latitude.  On exprime ainsi, en degrés, la distance angulaire d'un certain point par rapport au méridien de Greenwich (la longitude) et de l’équateur  (la latitude).

Ce type d’orientation est trÈs important pour certains domaines scientifiques (comme la géographie, l’astronomie, la météorologie), ainsi que pour certaines activités, comme la navigation (aérienne, maritime, spatiale). 

À la différence du cadre absolu, la localisation relative implique le point de vue du locuteur (qui se manifeste souvent dans un ancrage spatial  déictique), ou le fait que l’objet de référence et / ou le site possÈde(nt) ou non une orientation intrinsÈque. 

Un cadre de référence est défini comme ‘intrinsÈque’ si le site présente une orientation inhérente, donc un haut vs. un bas, un devant vs. un arriÈre, une droite vs. une gauche. L’orientation verticale est donnée par la loi de la gravitation qui détermine  la direction de la pesanteur, du fil à plomb; le plan horizontal est parallÈle à l'horizon astronomique et perpendiculaire à la direction de la pesanteur. Il se manifeste sur deux axes, un axe frontal qui reliant l’arriÈre avec l’avant; cet axe est perpendiculaire à un troisiÈme axe, l’axe latéral, représenté par la direction vers droite et /ou à gauche.  

La direction frontale  se définit, pour certaines entités comme l’homme et les animaux, par des caractÈres naturels, comme  la direction (canonique) de perception (surtout la position des yeux et du nez) et la direction normale du déplacement, etc. Ce type d’orientation se retrouve  pour beaucoup d’objets que l’homme emploie ou manie. On parle, de ce point de vue, du devant d’une voiture ou d’un avion, de la façade d’un batiment, du devant d’une armoire, du dos d’un chÈque, du verso d’une enveloppe, de la face du miroir, etc. 

Nous avons montré que la direction latérale est définie par rapport à un axe perpendiculaire sur la direction frontale, souvent indiquée comme la ligne du regard. Pour l’homme  et pour beaucoup d’animaux (mammifÈres, oiseaux,  poissons) cette ligne serait une droite se trouvant à égale distance des deux yeux,  continuant la ligne du  nez ou du bec. Grace à la ligne du regard, on individualise un côté gauche (identifié par la position du cœur, de la main moins habile, la main qui porte la montre, etc.) et un côté droit.

On parle d’une orientation directionnelle intrinsÈque, si l’orientation intrinsÈque du site fournit la position de la cible, comme dans (14):

(14)      Le ballon est devant le camion.

[La cible (représentée par le SN  le ballon) est dépourvue d’orientation        intrinsÈque tandis que l’objet qui constitue le site (le camion) est une entité qui possÈde une orientation (frontale) intrinsÈque: cette orientation coÏncide avec l’orientation de l’utilisateur (le chauffeur) et correspond à leur direction  normale de déplacement. On peut donc parler du devant et de l’arriÈre d’un camion, de son aile droite ou son aile gauche. Pour ces raisons les axes frontale et latérale peuvent servir à la localisation d’une cible. La prédication spatiale identifie, donc, la position de la cible prÈs de la partie qui correspond à la direction de marche  du véhicule.]

            Levinson (2003) a observé qu’il y a tout un ensemble de classifications pour les cadres de référence spatiale, basé sur des oppositions binaires ou ternaires: relatif vs. absolu, égocentrique vs. allocentrique, déictique vs. intrinsÈque, du point du vue d’un observateur vs. d’un autre point de vue vs. centré sur l’environnement, etc. Comme on peut le voir, il y a deux distinctions impliquant des éléments déictiques: égocentrique vs. allocentrique (pour la psychologie du comportement et des sciences du cerveau) et déictique vs. intrinsÈque, (dans les études de type linguistique).

            Les linguistes ont proposé le cadre de référence déictique vs. intrinsÈque, pour expliquer l’ambiguÏté d’adverbiaux introduits pas devant, derriÈre, à gauche, à côté, etc. (Leech 1969, Fillmore 1971, Clarke 1973, etc.). Dans beaucoup de cas, les énoncés contenant de telles localisations ne sont pas ambigus, à condition que le site soit orienté: 

(15)      La scÈne est à Egra en BohÊme, dans le palais occupé par Wallstein. On voit à la gauche du théatre une galerie qui conduit à l'appartement de ce général. (B. Constant, Wallstein, 1809, I, 1, p. 2)

            [La phrase constitue la description du décor de la piÈce de théatre. L’auteur explique le lieu oÙ se trouve la galerie (la cible) par rapport à l’orientation conventionnelle d’une scÈne de théatre, c’est-à-dire selon l’orientation intrinsÈque des spectateurs. Dans le cas des entités orientés scÈne - spectateurs, l’orientation latérale est en miroir.][4] 

(16)      Par les hublots on voyait les gens des baraques à table dans leur habitacle, à l'arriÈre de leur bateau, (B. Cendras,  Bourlinguer, 1948, p. 253)

            [Le bateau, comme la grande majorité des véhicules est orienté selon sa direction canonique de déplacement.] 

(17)      Enfin, par derriÈre, dans le jardin, une troupe retardataire arriva. (Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, 1913, p. 129)

            [Les batiments présentent, comme nous avons montré dans l’exemple (9), une orientation intrinsÈque frontale. Ici la cible (une troupe retardataire) ainsi que son action d’arriver est localisée dans la direction contraire à la façade.]  

L’orientation intrinsÈque est souvent de nature fonctionnelle, qui donne aussi le cadre de référence: dans les exemples (15) - (17), il est clair que la gallérie se trouve à la gauche de la scÈne du point de vue du spectateur,  l’arriÈre du bateau est définie par rapport à sa direction de déplacement, tandis que l’arriÈre d’une maison est la partie opposée à la façade, donc le côté opposé à la «face antérieure d'un batiment oÙ s'ouvre l'entrée principale, donnant le plus souvent sur la rue» (Petit Robert).

            Si le site ne présente pas d’orientation intrinsÈque, les axes directionnels se situent par rapport à un observateur, réel ou hypothétique qui, lui (étant une personne) est toujours orienté:

(18)      Nous allons à la belle maison, à la pointe qui domine la croix du lac, [qui] regarde de face le lac de Stans, derriÈre Küssnacht. De côté, les deux nez de l'enfoncement profond des deux lacs qui mÈnent à celui d'Uri. (Michelet, Journal, 1856, p. 313)

            [Cette phrase nous offre un enchainement de localisations, car l’emplacement du lac de Stans (cible)  est établi par rapport à la maison et au promontoire sur lequel elle est située ainsi que par rapport au village suisse de Küssnacht (sites); la position des deux lacs (nouvelle cible) est décrite par rapport à ce premier positionnement. La préposition composée de côté de  désigne simultanément un lieu latéral par rapport au site et la faible distance.]   

(19)      À droite, trÈs loin () le mur cernant la place, abri possible avec ses angles, ses décrochements. (Vialar, Curée, 1953, p. 145)

            [La direction latérale droite est identifiée par rapport à un observateur hypothétique qui se confond avec le narrateur.]

(20)      AprÈs la baie et le pédoncule de Hellieha, Malte commençait. (Morand, Route Indes, 1936, p. 29)

            [Cette phrase constitue un exemple de description en trajet, une des maniÈres trÈs fréquentes de représentation de l’espace (v. Tversky / Taylor / Mainwaring 1997). La position de Malte est individualisée du point de vue d’un voyageur, réel ou imaginaire, qui parcourt un itinéraire ayant comme point initial la baie et comme point final Malte.]

Si dans la localisation relative, le point de vue  est  celui du locuteur, la localisation est définie comme ‘déictique’. Si un certain énoncé peut Être interprété  comme déictique ou non, un contexte plus large permet d’élever l’ambiguÏté.

                           

 (21)     a. À gauche de la fontaine il y avait des pots de fleurs fanées.

            b. J’ai vu qu’à gauche de la fontaine il y avait des pots de fleurs fanées.

c. Paul a remarqué qu’à gauche de la fontaine il y avait des pots de fleurs fanées.

[L’énoncé de (21a) manifeste un manque de précision concernant la direction dans laquelle se trouvent des pots de fleurs (la cible) par rapport à une entité dépourvu d’orientation latérale comme la fontaine (le site). Ces lacunes peuvent Être comblées par un contexte plus large: les pots se trouvent à la droite du locuteur (localisation déictique), en (21b), tandis que la localisation de (21c)  n’est pas déictique, la position des pots de fleurs étant identifiée par rapport à un observateur qui n’est pas un participant direct au processus de communication, c’est-à-dire du point de vue de Paul.]

            Si on applique simultanément les divers critÈres sur le cadre de la référence spatiale, on aboutit à une classification courante, présentée dans Levinson (1999).

(22)      a.  Le ballon est devant Pierre.

b. Le ballon est devant moi.      

c. Le ballon est devant toi.

d. Le ballon est à la droite de la lampe, de ton point de vue.

[Dans tous ces exemples, la cible est désignée par le SN le ballon, qui réfÈre à un objet sans orientation intrinsÈque. Il en résulte qu’une telle orientation, frontale ou latérale, peut Être attribuée à la cible seulement grace à la configuration polarisée du site. Dans l’exemple (a) le site, la personne désignée par le nom propre Pierre, transfÈre sa propre orientation frontale à la cible. Si le site est représenté par un pronom personnel déictique, comme dans (b - d), le cadre de référence est déictique, car c’est un des participants au discours qui fournit la direction dans laquelle se trouve la cible. En plus dans (b), le locuteur non seulement localise la cible par rapport à soi-mÊme, mais il est, simultanément, le site et la source du point de vue, les coordonnées étant, donc, déictiques. Dans les exemples (c) et (d), qui restent déictiques, le site et la source du point de vue sont différents, puisque le point de vue appartient au locuteur mais le site est constitué par l’interlocuteur.]

(23)      a. Le ballon est devant l’arbre.

            b. Je vois / remarque / estime que le ballon est devant l’arbre.

c. Pierre voit / remarque / estime que le ballon est devant l’arbre.

[Dans l’exemple (a) tant la cible (le ballon) que le site (l’arbre) sont dépourvus d’orientation intrinsÈque sur l’axe frontal et latéral. En conséquence, la zone frontale désignée par l’adverbial devant l’arbre ne peut Être délimitée que par rapport à un observateur externe non identifié, situation qui rend la position de la cible obscure. Ce manque de précision peut Être annulé par un contexte plus large, comme celui de (b) ou (c). Dans la phrase (b) l’observateur - source du cadre spatial est aussi le locuteur, donc la localisation est de type déictique, à la différence de (c) qui a comme observateur un non-participant au discours, désigné par le nom Pierre; dans (c) la position de la cible est identifiée de maniÈre non - déictique.]                

(24)      a. Le ballon est  devant une chaise.

            b. Le ballon est devant la chaise / cette chaise / ma chaise.

[La phrase de (a) ressemble aux exemples de (22), dans le sens que le site est orienté intrinsÈquement  et il transfÈre à la cible (qui n’est pas orienté) sa propre axe frontale: l’objet désigné par le mot chaise présente une orientation frontale en tandem, l’adverbial devant la chaise individualisant une zone opposée à la direction du dossier. La localisation n’est pas déictique. Elle pourrait devenir déictique au moins dans une lecture des variantes de (b), par exemple si les syntagmes  l’article défini + nom ou adjectif démonstratif + nom réfÈrent à un objet se trouvant dans le contexte immédiat de la communication; l’adverbial devant ma chaise dans l’interprétation «la chaise sur laquelle le locuteur est assis» désigne aussi le locuteur en tant qu’observateur et source du cadre référentiel.] 

MÊme dans le cas oÙ la cible et le site sont intrinsÈquement orientés, certains énoncés présentent une ambiguÏté entre une lecture déictique et celle non déictique: 

 (25)     Charles suit le côté gauche de la route

[L’ambiguÏté dérive de la double lecture possible du syntagme le côté gauche de la route: s’il s’agit de la partie gauche par rapport à la position de Charles, la localisation n’est pas déictique, mais elle devient déictique si elle désigne la gauche du locuteur-observateur.]

Levinson (1999) propose pour le cadre de référence une classification tripartite: intrinsÈque (Paul est resté quelque minutes devant la maison), relative (Paul est resté quelque minutes à la gauche de la maison)[5] et absolue (Paul est resté quelque minutes au nord de la maison) (voir Levinson 1999 : 138 - 147). La localisation déictique devrait se situer à l’intérieur de la localisation relative.

            Le mot ‘déictique’ est employé en linguistique de l’espace au moins dans trois acceptions: (i)  pour désigner une localisation centrée sur le locuteur vs. une localisation non centrée sur le locuteur (Levelt 1989), (ii) positionnement centré sur un des participants au discours (locuteur(s) et intelocuteur(s)) vs. non centré sur le(s) participant(s) au discours (Levinson 1983); (iii) relation spatiale ternaire vs. relation spatiale binaire (Levinson 1983, 1999, Levelt 1984).

3. LexÈmes déictiques spatiaux en français

Examinons maintenant les moyens linguistiques de la déixis spatiale caractéristiques du français. Comme nous avons vu, les positions peuvent Être  déterminées:

(i) par rapport à d'autres objets ou points de référence fixes, donnés par des systÈmes de mesurage; ce point d’encrage (le site) peut Être absolu, résulté des données géographiques, et on parle dans ce cas d’un cadre absolu, comme dans les exemples de (13). Dans d’autres cas, le site constitué est une autre entité,  que le locuteur suppose connue à son interlocuteur, donc en mesure de l’aider à identifier la position du site:

(26)      La gare se trouve à 200  mÈtres / prÈs de la cathédrale.

[On spécifie la position spatiale de la cible, la gare (position que, probablement, le récepteur ne connait pas) par rapport à la position d’un édifice connu, la cathédrale (le site), en utilisant (i) le systÈme métrique qui codifie la mesure des objets et de l’espace ou (ii) une évaluation subjective de la distance en termes de rapprochement vs. éloignement.]

(ii) par des spécifications déictiques, par rapport à la position des participants au discours au moment d'énonciation (TC):   

(27)      a. La gare est à 200 mÈtres / prÈs d'ici.

[La localisation est faite de maniÈre déictique, par rapport au lieu oÙ se trouvent les deux interlocuteurs, lieu désigné par l’adverbe déictique ici.]

(28)      La ville de Kaboul  si situe à 400 kilomÈtres est de ce village.

[L’identification de la position de la ville de Kaboul est faite par rapport au village oÙ se trouve le locuteur au moment oÙ il prononce la phrase. Le site sert de repÈre simultanément pour la distance et pour la direction (à l’est de)  Dans cette interprétation, la localisation est déictique.]

            Les déictiques spatiaux se manifestent à l’intérieur du systÈme des démonstratifs qui se manifestent comme adverbes  (ici vs. ) et les adjectifs ou pronoms démonstratifs (celui-ci, celle-là, cet objet-ci):

(29)      Je t'écris pour te dire que je m'amuse trÈs bien ici.

[Dans cette phrase, qui fait partie d’une lettre ou du message écrit sur une carte postale, l’adverbe ici est employé pour désigner le lieu oÙ se trouve le locuteur.]

Le systÈme déictique adverbial

            Dans l’emploi déictique, l’adverbe ici peut Être défini comme «zone spatiale déterminée pragmatiquement qui inclut le lieu oÙ se trouve le locuteur au moment du TC» (Levinson 1983).

Les déictiques spatiaux sont souvent accompagnés par un geste, situation dans laquelle leur  emploi est ‘ostensif’.[6] Si ici est employé de cette maniÈre, alors sa définition change un peu: ici désigne «l'espace déterminé pragmatiquement, prÈs du lieu oÙ se trouve le locuteur au moment du TC, qui comprend le point ou le lieu indiquée ostensivement (par le geste)». (Levinson 1983)

            Les adverbes ici vs. sont  normalement conçus en termes du simple contraste proximité vs. distance par rapport au locuteur, contraste qui existe effectivement dans certains emplois:

(30)      Viens ici et apporte le livre qui est .

[Normalement un locuteur prononce une telle phrase si son interlocuteur, ainsi que le livre désigné se trouvent relativement loin de lui.]

Pourtant l'adverbe peut avoir d’autres significations et emplois. Souvent les corpus du français présentent des emplois anaphoriques:

(31)      Je suis arrivé à une espÈce de grenier. , j'ai vu, couché sur un grabat, un vieillard à cheveux blancs (Sénac de Méilhan, Émigré, 1797, p. 1661).          

[L’adverbe est employé dans cette phrase comme anaphorique, désignant le lieu cité auparavant le grenier dans lequel se trouve le locuteur.]

Quant aux prédications spatiales déictiques, l’adverbe peut signifier non seulement «loin du locuteur», mais aussi «prÈs de l'interlocuteur»:

(32)      Au téléphone: - Comment vont les choses ?

[Le locuteur s’intéresse de la situation dans le lieu oÙ se trouve son interlocuteur distance qui, vue que les deux communiquent au téléphone, peut Être grande.]

Dans le cas de l’opposition déictique ici vs. , on a assisté à un phénomÈne d’effacement (partiel) de l’opposition, le terme non marqué () étant employé pour désigner un lieu quelconque, sans rapport nécessaire avec la position du locuteur. Voici comme preuve la définition fournie par TLF: 

« : Adverbe de lieu (plus rarement de temps) marquant le lieu oÙ se trouve le locuteur ou un lieu plus ou moins éloigné de lui.» Trésor de la langue française électronique

Dans certains contextes, l’adverbial est employé pour désigner la place oÙ se trouve le locuteur:

(33)      a. Il a dormi [=  ici] (Grevisse 1988).

b. Venez donc par . Il y a de la place. (Queneau apud Grevisse 1988)



[Comme  le montre Grevisse, dans la phrase (a) signifie ‘ici’, donc dans le lieu oÙ se trouve le locuteur, tandis que l’adverbial composé  par là de (b) a le sens ‘par ici’, donc sur un trajet prÈs du locuteur.]

(34)      a. Impossible de s'en aller; ils me feront rester jusqu'au soir. (Scribe, Varner, Mariage raison, 1826, II, 8, p. 403)

b. Monsieur, je suis depuis une heure, dit le poÈte d'un air assez faché. (Balzac, Illusions perdues, 1843, p. 258)

[Dans ces deux exemples, la localisation est déictique: il est clair que l’adverbe désigne la place oÙ se trouve le locuteur. Le fait qu’il s’agit de phrases tirées d’auteurs du XIX-e siÈcle, montre que dans la langue parlée l’emploi de l’adverbe pour désigner la proximité n’est pas nouveau.]

L’adverbe conserve sa capacité d’exprimer la proximité dans les contextes oÙ il désigne les parties du corps:

(35)      a. J’ai mal .  (TLF)

b. J’ai une douleur . (TLF)

[Dans  ces phrases il s’agit d’une localisation déictique ostensive, l’adverbe + le geste identifiant une zone sur le corps du locuteur.]

S’il ne s’agit pas d’une partie du corps,  l’adverbe accompagné d’un geste, désigne un lieu divers de celui oÙ se trouve le locuteur et qui peut Être plus ou moins éloigné:

(36)      Williams étendit la main vers une table. -Asseyez-vous , dit-il, et écrivez. (Ponson  du Terrail, Rocambole, t. 1, 1859, p. 204)

            [Le locuteur indique avec un geste et l’adverbe le lieu oÙ doit s’asseoir son interlocuteur, lieu, évidemment, divers de celui oÙ se trouve le locuteur et peut-Être relativement loin de lui.]          

En corrélation avec ici, les deux adverbes désignent simplement deux lieux différents, sans aucun rapport à la position du locuteur, comme dans l’expression ici et là:

(37)      a. Il traversait maintenant une petite banlieue ouvriÈre, avec des manufactures ici et . L'une d'elles était éclairée, il y ronronnait des machines. (R. Queneau, Pierrot mon ami, 1942, p. 179)

            b. Ici et sous l'ombre des sycomores la vibration du bronze au fond d'une pagode réfléchit l'écho du monstre qui s'est tu. (Claudel, Connaiss. Est, 1907, p. 70)

            [Les phrases expriment des localisations non-déictiques, les adverbes ici et là faisant référence à des lieux divers. L’expression se comporte exactement que la locution roumaine (a)ici si colo.]

Les adverbes ici et marquent la non identité de deux espaces parfois en combinaison avec des prépositions: 

(38)      Ma ruelle turque tourne de-ci, tourne de-là, bifurque, s'agrémente d'impasses. (C. FarrÈre, L'Homme qui assassina, 1907, p. 25)

(39)      […] j'avais trouvé en arrivant une lettre […]oÙ j'accrochais un mot par-ci par-là sans pouvoir saisir une phrase (E. et J. De Goncourt, Manette Salomon, 1867, p. 83)

            L’opposition proximité vs. distance dans le domaine adverbial a été refaite par l’opposition ici vs. là-bas, l’adverbe composé là-bas  désignant habituellement, selon TLF  «un lieu éloigné, à une distance plus ou moins grande du lieu oÙ se trouve le locuteur»:

(40)      - Sais-tu s'ils ont laissé des papiers ici? - Non, les choses importantes sont là-bas en Lorraine. (Adam, Enf. Aust., 1902, p. 278)

            [Du point de vue de l’information concernant l’espace, la phrase désigne avec l’adverbe ici le lieu oÙ se trouvent les interlocuteurs et avec l’adverbe composé là-bas un lieu éloigné. C’est, donc, un exemple de spatialité déictique.]

(39)      La  directrice  tapa  dans ses mains vers les bancs grouillants et bruissants. «Voyons, là-bas, un peu moins de vacarme! » (Frapié, Maternelle, 1904, p. 16)

            [La directrice, qui est aussi le locuteur de la phrase, identifie de façon déictique les élÈves assis sur les bancs du fond de la salle, donc loin du lieu oÙ elle se trouve.]

Les démonstratifs

            En français, les adjectifs démonstratifs présentent la particularité d’Être des éléments de la catégorie plus grande du déterminant défini, étant trÈs proche à l’article défini. De ce point de vue, le français est différent du roumain, de l'italien ou de l'anglais oÙ information sur la proximité du locuteur est intrinsÈque dans l'adjectif: roum. acesta - acela, it. questo - quello, angl. this - that. Un syntagme nominal comme cette fleur est souvent sémantiquement trÈs proche à la fleur plutôt qu’à la localisation dans la proximité du locuteur. Cependant, la distance peut Être introduite par un geste, une mimique ou un mouvement.

            L’adjectif démonstratif en français se caractérise par deux types d'emplois:

            (i) emplois déictiques: l'adjectif démonstratif désigne un référent présent dans la situation de discours ou accessible à partir d'elle, sans faire référence nécessairement à la dimension proximité vs. distance:

(40)      Je vais prendre ces chaussures.

[Dans un magasin de chaussures, le client communique au vendeur quelles chaussures il a l'intention d'acheter. Les paroles sont accompagnées, probablement, d’un geste qui aide le vendeur à identifier la paire de chaussures choisie.]

            (ii) dans les emplois non déictiques, l’adjectif démonstratif identifie anaphoriquement un référent déjà évoqué au moyen d'une description identique ou différente:

(41)      J'ai planté un petit sapin. Mais ce sapin / cet arbre ne pousse pas vite.

[Le syntagme contenant l’adjectif démonstratif reprend simplement le syntagme un petit sapin.]

            La distinction proximité vs. distance dans les démonstratifs peut Être refaite en français par les ‘formes renforcées’ qui s’obtiennent en ajoutant au SN les ‘particules adverbiales’ -ci et -dont l’occurrence est facultative avec les substantifs mais obligatoire avec les pronoms.[7] L’emploi de ces adverbes avec les substantifs, dans des structures ayant la forme ce + Nom-ci ou ce + Nom- est relativement rare. La présence de l’adverbe -ci est liée normalement à désigner un espace lié à la présence du locuteur :

(42)      De ce côté-ci du Rhin, on badigeonne en rouge. Ils arrangent leurs églises comme les sauvages de la mer du Sud arrangent leurs visages. Le munster, par bonheur, n'est pas badigeonné. L'église est enduite d'une couche de gris, ce qui est presque tolérable quand on songe qu'elle aurait pu Être accommodée en couleur de betterave. (V. Hugo, Le Rhin, 1842, p. 367)

            [La rive du Rhin désignée est celle oÙ se trouve le locuteur, donc elle est identifiée de maniÈre déictique au moins dans une interprétation possible.]

(43)      «Qu'est-ce qu'il vient ficher ici, celui-là?» grogna-t-il, s’écartant pour ne plus entendre la voix. Un Français, en ce lieu-ci, ne pouvait dire que des bÊtises. (Henry de Montherlant, Les Bestiaires, 1926, p. 532.)

            [Le syntagme ce lieu-ci réfÈre à l’endroit oÙ se trouve le locuteur. De nouveau la localisation est déictique.]

(44)      Je l'ai peu vue, mais elle m’a donné des marques d’intérÊt. Il serait bien essentiel de m'ancrer enfin dans ce pays-ci. Pour cela, il ne faudrait pas partir et publier une seconde édition. (B. Constant, Journaux intimes, févr. 1815, p. 433.

[L’adverbial dans ce pays-ci indique la zone oÙ se trouve dans le TC le locuteur, il s’agit de nouveau d’un site déictique.]

            L’emploi déictique est maintenu souvent pour les SN ayant la structure  ce + Nom-là :

(45)      «Comment s'appelle-t-il, cet ostrogoth-là! me demanda Albertine » (M. Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, 1918, p. 880).

            [Il est clair que la demande d’identification, accompagnée probablement aussi d’un geste, regarde une personne qui se trouve dans le champ visuel des interlocuteurs, probablement à une certaine distance des interlocuteurs; la personne est désignée de maniÈre déictique.]

(46)      -Qu'est-ce que c'est que cette chose-là?  -Ce n'est pas une chose. Ça vole. C’est un avion. C'est mon avion. (A. de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, 1943, p. 417.

            [Il s’agit de nouveau d’une demande d’identification, cette fois-ci d’un objet, perceptible tant per le locuteur que par l’auditeur. TrÈs probablement, le locuteur désigne d’un geste l’objet en question.]

(47)      PUTOIS, pris d’un attendrissement subit. -Monsieur, monsieur RIBALIER.  -Ah! non, pas cette chanson-là, maintenant. (É. Zola, Le Bouton de rose, 1878, III, 1, 274)

[La chanson dont le personnage Ribalier parle est, évidemment, une mélodie que les interlocuteurs entendent au moment de TC, moment désigné par l’adverbe déictique maintenant.]

           

            Cette structure nominale peut avoir des emplois non-déictiques, étant co-référentielle avec des éléments déjà présentés dans le discours

(48)      a. «Hélas! disait tout bas Candide à Martin, j'ai bien peur que cet homme-ci [Milton] n'ait un souverain mépris pour nos poÈtes allemands!» (François-René de Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, t. 4, 1848, p. 332)

[Le grand poÈte anglais Milton n’étant pas présent, le syntagme cet homme-ci désigne une personne mentionnée  auparavant  par  les deux interlocuteurs; donc, comme pour les anaphoriques, son identification ne se base pas sur la base des données déictiques, mais sur le co-texte, donc sur les phrases précédentes.]

b. L'amour maternel fait voir dans ces cas-là sa science presque infaillible, lorsqu'il promÈne, caline ou berce le poupon. (Alain, Propos, 1913, p.151)

            [Dans cette phrase, l’adverbial dans ces cas-là, renvoie aux situations décrites auparavant dans le texte.]

           

En comparaison avec les adjectifs démonstratifs, les pronoms démonstratifs semblent avoir une organisation plus claire quant à la dimension proximité vs distance. Par exemple, le pronom celui-ci désignant «un objet  qui se trouve dans la zone définie comme pragmatiquement voisine au lieu oÙ  se trouve le locuteur au  TC» (Levinson 1983).

Parfois cette opposition se neutralise: en cherchant un livre dans la bibliothÈque, au moment oÙ il est trouvé,  le locuteur peut dire: le voici ou le voilà. Grevisse (1988 : 1474) constate que l’évolution de l’opposition ici vs. (qui tend, comme nous avons vu, à Être remplacée par vs. là-bas) tend à se généraliser: on favorise celui-là, cela ou voilà  au détriment de celui-ci, ceci, voici.    

Remarque:

La situation des démonstratifs en français contemporain représente le résultat d’une longue évolution sémantique. Christine Marchello-Nizia (2004) a désigné avec l’acronyme CIST les démonstratifs de proximités (une série représentée en ancien français cil, cel, celui, etc., série issue du latin ecce ille) et CIL les démonstratifs d’éloignement (cist, cest, cestui, etc. provenant du latin ecce iste).

Ces deux séries ont fonctionné en ancien français (IXe – XIIIe siÈcle) avec une interprétation spatiale nette : la série CIST désignait des référents appartenant à la sphÈre du locuteur, tandis que la série CIL référait à des éléments extérieurs à cette sphÈre. La situation change aprÈs l’an 1000, quand CIST commence à Être interprété comme déictique textuel, pour référer à un fragment de texte qui vient juste d’Être lu ou prononcé. Ainsi un des pôles déictiques change, n’étant plus lié au locuteur. On assiste à  la généralisation de CE, résultat de la  neutralisation de l’opposition sémantique entre les formes de rapprochement (CIST) et celles de l’éloignement (CIL).

            Dans le cas des pronoms démonstratifs, la présence de l’adverbe -ci  est associée souvent à un emploi déictique:

(49)      Il y a deux entrées, trÈs basses, trÈs étroites, à ras du sol. À celle-ci affleure la bouche d'une galerie en pente, étroite comme une conduite d'égout. [H. Barbusse, Le Feu, 1916, p. 304]

            [L’identification de l’entrée est faite par une geste du locuteur, il s’agit, donc, d’une déixis spatiale ostensive.]

(50)      SOPHIE: - Sont-ce des gants ordinaires, des gants de castor ou des gants de peau de daim que monsieur désire? M. DUCASTEL, montrant ses gants: -Ce sont des gants comme ceux-ci. [Leclercq, Le Mariage manqué, 1835, 3, p. 66.

[De nouveau, l’objet, les gants, se trouve dans la proximité des interlocuteurs ; il est probablement  indiqué par un geste.]

(51)      -  Dessine-moi un mouton. Alors j'ai dessiné. Il regarda attentivement, puis: - Non! Celui-là est déjà trÈs malade. Fais-en un autre. (Saint-Exupéry,  Le Petit Prince, 1943, p. 416)

[Le pronom celui-là désigne un dessin fait par l’interlocuteur et représentant un mouton. L’objet se trouve dans le contexte de communication, probablement à une certaine distance, au moins psychologique, du locuteur.]

           

            L’emploi anaphorique des pronoms démonstratifs est trÈs fréquent, beaucoup plus fréquent que leur emploi déictique:

(52)      - Les seules questions cruciales sont celles-ci: dans les économies d'Occident, telles qu'elles sont, le profit exerce-t-il des fonctions économiques irréductibles? Comment les exerce-t-il? (F. Perroux, L'Économie du XXe siÈcle, 1964, p. 627.)

[Le pronom celles-ci reprend le nom questions. Il s’agit, donc, d’un emploi anaphorique.]

(53)      - Par le petit téléphone intérieur, M. de Cérésolles appela le barman, celui-ci prit la commande, reposa le récepteur, et commença de préparer le whiskey. (Aragon, Les Beaux quartiers, 1936, p. 426)

            [La phrase illustre un autre emploi anaphorique du pronom démonstratif, celui-ci reprenant le SN le barman.]

Remarque

Nous considérons important de signaler la tentative de réformer la notion de «pronom » et de «nom » faite par Denis Creissels (1995), parce qu’elle est basée sur la différence qui existe entre déictiques et anaphoriques. Creissels a proposé, d’abord, l’abandon de la distinction entre pronom et adjectif pronominal,  pour les cas des possessifs, démonstratifs, indéfinis et interrogatifs, pour mieux mettre en évidence ce qui unit chacune de ces catégories, en dépit des formes différentes. Il considÈre les deux démonstratifs de

(a) Ce chien est méchant.

(b) Celui-ci aussi est méchant.

comme appartenant à la mÊme catégorie. Il montre que l’«adjectif» démonstratif  ce…(-ci) et le «pronom» démonstratif celui-ci peuvent Être considérés comme des variantes contextuelles d’un mÊme déterminant déictique. La catégorie traditionnelle des pronoms démonstratifs est dépourvue d’unité. (Creissels 1995 : 113 - 114)

Creissels a montré aussi que la catégorie traditionnelle des pronoms démonstratifs est dépourvue d’unité. Il distingue deux classes :

(i) les unités analysables comme le résultat d’une réduction discursive : dans certaines conditions le syntagme ce Nom-ci prend la forme celui-ci ; les formes celui-ci/ là, ceux-ci/  , celle-ci/ là et celles-ci/ là appartiennent à cette catégorie;

(ii) les unités désignées comme «noms déictiques », ayant la capacité de référer, dans certains conditions sémantiques, à tout élément du contexte : il s’agit de ceci, cela, items qui se trouvent en relation avec la notion lexicalisée par le substantif chose. Les noms déictiques se caractérisent par leur capacité de dénoter un référent non animé, propriété qui les lie soit aux substantifs non animé, soit aux démonstratifs de la premiÈre classe :

c. Donnez-moi ce livre.

d. Donnez-moi celui-ci.

e. Donnez-moi ceci. (Cresseils 1995 : 116 - 118)              

L’opposition démonstratif vs. article défini

Nous avons vu que l’adjectif démonstratif est considéré comme appartenant à la catégorie du déterminant défini. Les grammairiens français ont étudié la différence entre le rôle du démonstratif et celui de l'article défini dans les emplois déictiques. On a observé depuis longtemps que les emplois des deux formes sont trÈs similaires, l’article défini et l’adjectif démonstratif étant, du point de vue sémantique, des actualisateurs. Pourtant, il existe des différences d’emploi.

 Selon Riegel et alii (1994), la désignation opérée par le démonstratif passe par la prise en considération du concept signifié par le reste du SN. C'est pourquoi il peut Être employé mÊme quand il y a plusieurs réalités qui répondent au signalement donné par le GN, à la différence de l'article défini.

(54)      Attention à la voiture!

[En entendant l'avertissement, le récepteur pensera spontanément qu'il n'y a qu'une seule voiture dans l'environnement ou, en tout cas, une seule qui importe  et il se mettra à l'abri sans s'informer davantage.]

(55)      Attention à cette voiture!

[Si quelqu’un entend cette phrase, il peut Être amené à chercher d'abord de quelle voiture il s'agit.]

Les autres différences  entre l’adjectif démonstratif et article défini, sur lesquels nous ne nous arrÊtons pas, concernent  leurs emplois anaphoriques.

Les verbes déictiques venir et s’en aller

Dans un article célÈbre, Ch. Fillmore (1966) a montré que les verbes de mouvement come «venir» et go «(s’en) aller» ont des éléments constitutifs intrinsÈquement déictiques. Laura Vanelli (1995) a montré que les verbes italiens andare et venire ont, fondamentalement, les mÊme caractéristique, et Costachescu (1999)  a montré que ces propriétés se conservent pour les verbes roumains  a se duce - a veni ainsi que pour les verbes français (s’en) aller  et venir. Tous ces  verbes font une distinction entre la direction du mouvement en fonction de la position du locuteur. 

Le verbe venir explicite, donc, le fait que  «l’agent se déplace vers le lieu oÙ se trouve le locuteur au TC»; le verbe s’en aller, au contraire, communique le fait que «l’agent s'éloigne du lieu oÙ se trouve le locuteur au TC».

(56)      a. Victor va tous les jours de Versailles à Paris.

            b. Victor vient tous les jours de Versailles à Paris.

[Les deux énoncés expriment la mÊme information, à  savoir le fait que Victor parcourt chaque jour  un certain trajet, ayant comme point initial Versailles et comme point final Paris; la différence entre (a) et (b) est de nature déictique, puisque le locuteur de la phrase (a) se trouve à Versailles, tandis que la personne qui prononce la phrase (b) se trouve à Paris.]

La différence de type déictique dans le choix d’un de ces verbes devient plus claire si, dans la phrase, le locuteur intervient directement:

(57)      a. Victor vient ici, chez moi, chaque jour.

            b. ?Victor va ici, chez moi, chaque jour.

[Si le point final du trajet parcouru par l’agent, Victor, coÏncide avec le lieu oÙ se trouve le locuteur, l’occurrence du verbe venir est tout à fait normale, tandis que l’apparition du verbe aller dans le mÊme contexte conduit à la formation d’un phrase au moins douteuse, si non franchement agrammaticale. ]

(58)      a. Si tu restes ici, à la maison, je vais un moment chez Marthe.

            b. ?Si tu restes ici, à la maison, je viens un moment chez Marthe.

[Les conditions sont similaires à celles de l’exemple précédent, avec la différence que la phrase est correcte si le lieu déictique se trouve au début du trajet. Dans ces conditions, l’occurrence du verbe aller conduit à formation d’une phrase correcte, tandis que l’apparition du verbe venir dans ce contexte conduit à une phrase douteuse.]

La différence est renforcée si une des extrémités du trajet (le point initial, pour aller et le point final, pour venir) n’est pas mentionnée :

(59)      Anne va tous les jours à / jusqu’à Paris.

            [La phrase implique que le locuteur ne se trouve pas à Paris.]

(60)      Anne vient tous les jours de Paris.

[Cette phrase implique aussi que le locuteur se trouve dans un lieu différent de Paris.]     

4. Déictiques spatiaux et type de discours

            Comme nous avons vu, la spatialité déictique résulte de la présence dans la phrase d’un site déictique. Pour leur description correcte, il est nécessaire de faire la distinction entre le style direct ou indirect de l’énoncé. Dans le style direct, souvent  l’ancrage déictique de l’énoncé se réalise  en absence de tout élément déictique explicite, puisque tout élément linguistique dénotant l’espace reçoit une telle interprétation, la rapportant aux participants au discours. L’impératif joue habituellement un rôle déterminant dans ce type d’interprétation qui est renforcée, aussi, par la présence des éléments linguistiques indiciels. 

            Dans le discours indirect, l’ancrage déictique est déclenché par la présence des divers embrayeurs, le plus souvent des pronoms personnels des premiÈres deux personnes, mais aussi par les démonstratifs, des adverbiaux ici vs. là-bas, etc. Le corpus nous a offert des exemples de prédications topologiques et projectives qui, à part l’encrage, ne présentent pas, pour la plupart, de caractéristiques particuliÈres.

            Le discours direct

Pour l’expression d’une prédication spatiale déictique, il suffit parfois d’avoir un énoncé en style direct, avec peu ou mÊme sans éléments déictiques explicites:

(61)      Ce ne fut pas sans une réelle émotion que je demandai, avec l'assurance de recevoir maintenant une réponse () «Y a-t-il des glaces dans le voisinage? Quel est le meilleur mouillage avec le temps actuel?» (Charcot Mer Groënland, 1929, p. 18).

            [Dans cette phrase l’information spatiale est de type  localisation projective de distance. Le contexte impose d’interpréter l’adverbial qui exprime le site, dans le voisinage dans un sens «dans la proximité du lieu oÙ se trouvent les locuteurs».]

(62)      « C'est rue Rancienne! C'est à deux pas!» Je ne suis pas forcé d'y aller. (Céline, Mort à crédit, 1936, p. 14)

            [C’est un autre exemple de  localisation projective distance. L’adverbial à deux pas ne peut avoir qu’une interprétation déictique, signifiant, «la rue Rancienne se trouve à quelques pas du lieu oÙ se trouvent les locuteurs».]

(63)      La route est encore assez longue, mais il vaut mieux ainsi. Marchez à cinquante pas en arriÈre; et ne me regardez pas tout le temps comme si vous aviez peur de me perdre; et ne vous retournez pas non plus; vous vous feriez suivre. (Gide, Les Caves du Vatican, 1914, p. 797)

[L’interprétation déictique est l’unique possible pour cette phrase aussi, car l’impératif accorde, souvent, le rôle de cible à l’interlocuteur: à cinquante pas en arriÈre se rapporte, clairement, au lieu oÙ se trouve le récepteur par rapport au locuteur, la distance de la mÊme localisation, en plus, en arriÈre se rapporte à la direction de marche de l’interlocuteur. La localisation spatiale est complexe, puisqu’elle est simultanément projective de distance et projective de direction sur l’axe frontal.]

            Dans le dialogue, l’impératif joue souvent une part déterminante dans l’ancrage déictique de l’information sur l’espace. Comme  nous avons vu, l’interlocuteur a souvent le rôle d’agent, du point de vue de l’accomplissement de la prédication et de cible du point de vue spatial:




 (64)     «Monte prÈs de moi» dit le suffÈte, suspectant quelque fraude. (Flaubert, Salammbô, t. 1, 1863, p. 66)

[Dans cet exemple, tant cible (tu) que le site (moi) sont déictiques: la prédication télique exprime une relation projective de distance, à savoir la proximité en tant que phase finale de la prédication. La cible est en mÊme temps l’agent-sujet du verbe monter.][8]

(65)      La mercerie, mesdames? dit-il obligeamment, allez à gauche, tenez! Là-bas, derriÈre la bonneterie. (Zola, Bonh. dames, 1883, p.620)

            [L’exemple contient deux informations de nature spatiale projective, l’une sur l’axe latéral (à gauche), l’autre sur l’axe frontal (derriÈre la bonneterie). L’information spatiale est cette fois-ci non dynamique, exprimant la place oÙ se trouve la mercerie (la cible) (i) par rapport à la place oÙ se trouvent les interlocuteurs et (ii) par rapport à la bonneterie. ]

            L’ancrage spatial situationnel des énoncés en dialogue est renforcé par la présence d’un déictique de l’espace, exprimant le plus souvent l’éloignement, mais la proximité est possible aussi. Ce genre de phrases expriment le plus souvent des relations topologiques d’inclusion statiques (comme dans les exemples 66 - 67) ou dynamiques non téliques, (comme dans l’exemple 68). Les pronoms personnels déictiques y apparaissent souvent:

(66)     -  Ça vous dirait quelque chose de travailler ici avec moi? Acclimatation. Élevage. Dressage. C'est un métier que vous pourriez garder toute votre vie. Et intéressant. (R. Queneau, Pierrot mon ami, 1942, p. 197)

           [L’adverbe ici délimite le lieu oÙ se trouvent les interlocuteurs, étant un démonstratif de proximité.]

 (67)     Madame, il y a une madame bergÈre qui garde ses moutons là-haut au bout du chemin et qui file de la laine. (Péguy, Myst. charité, 1910, p. 17)

            [L’adverbe composé là-haut marque, dans cette phrase, une place relativement éloignée du lieu oÙ se trouvent les interlocuteurs.]

 (68)     nous voilà assis à la table de whist en face de quelque vieil enfant candide qui nous dit, tout en brossant les cartes: « Hé! hé! mon gaillard vous en faites des orgies là-bas avec vos actrices ». (A. Daudet, Pages inédites de crit. dram., 1897, p. 217)

            [L’adverbe composé là-bas identifie assez vaguement un lieu divers et relativement éloigné de celui oÙ se déroule la conversation.]       

                                                       

            Les adverbiaux déictiques peuvent exprimer des relations spatiales complexes aussi:

(69)      - OÙ est le 6e léger? cria-t-elle. - Là-bas, à cinq minutes d'ici, en avant de ce canal qui est le long des saules; mÊme que le colonel Macon vient d'Être tué (Stendhal, Chartreuse, 1839, p. 40).

[La cible (le 6e régiment de cavalerie légÈre) se trouve sur un champ de bataille (donc dans un rapport topologique d’inclusion par rapport au site). Sa localisation est exprimée par trois adverbiaux, donnant des indications complexes ostensives (là-bas) précisées par des informations sur la distance (à cinq minutes d’ici) et la direction (en avant de ce canal).]

Une catégorie particuliÈre d’énoncés est formée par les phrases qui ont pour  fonction  l’identification référentielle d’une personne:

(70)      Pendant la leçon de géographie, je l'entendis qui grondait: «Je répÈte, qu'est-ce qu'un havre? Que signifie le mot havre? Vous, là-bas, Pasquier, le dormeur! » (Duhamel, Notaire Havre, 1933, p. 108).

            [Pendant les cours, le professeur identifie l’élÈve qui doit répondre non seulement parle pronom personnel vous utilisé comme appélatif et  le nom, Pasquier, mais aussi par l’indication du lieu (là-bas), qui suggÈre que la cible  se trouve à une certaine distance du locuteur.]

Le discours indirect   

Dans le discours indirect l’occurrence d’un élément déictique est absolument nécessaire pour une prédication spatiale situationnelle. Le plus souvent cet élément est représenté par un pronom personnel déictique.

Les relations topologiques

Un premier  type de relation topologique est représenté par le simple contact, exprimé souvent par des adverbiaux introduits par la préposition contre.

(71)      Maria C'est la premiÈre fois que j'ose la nommer ainsi. Mais c'est aussi la premiÈre fois que je la tiens serrée contre moi, et qu'il fait nuit autour de nous deux (FarrÈre, L'Homme qui assassina, 1907, p. 286)

            [Le locuteur joue dans cette phrase un rôle important, constituant en mÊme temps l’agent et le site; la cible est, évidemment, la personne appelée Marie.]

(72)      CLYTEMNESTRE. Ma petite Électre ÉLECTRE. Je ne suis pas ta petite Électre. À frotter ainsi tes deux enfants contre toi, ta maternité se chatouille et s'éveille. (Giraudoux, Électre, 1937, I, 4, p. 78)

            [Dans cette réplique, le site est constitué par l’interlocuteur, Clytemnestre, qui est aussi l’agent, tandis que le SN les enfants désigne la cible : les trois entités se trouvent en contact.]

Il est possible d’avoir des prédications non téliques multiples, à sens réciproque:

 (73)     Nous étions forcément serrés, l'un contre l'autre, puisqu'il n'y avait pas de place. (Huysmans, Sœurs Vatard, 1879, p. 153)

[Dans cette phrase la cible est en mÊme temps site, et inversement.]

La relation topologique de support apparait souvent quand la phrase décrit les divers objets qu’une personne (trans)porte, surtout des vÊtements, des bijoux, des armes, des outils, etc.

 

(74)      [] voici comment je suis vÊtu : ceinture de flanelle, une chemise de flanelle, un caleçon de flanelle, pantalon de drap, gros gilet, grosse cravate et paletot par-dessus ma veste le soir et le matin. (Flaubert, Corresp., 1849, p. 123)

            [Tous les vÊtements cités dans cette phrase sont des cibles qui ont le locuteur comme site. Le site constitue, évidemment, un support pour toutes ces cibles.]

            Une catégorie spéciale de déictiques spatiaux impliquant une relation topologique de support est représentée par des inscriptions, par exemple  celles sur les pierres tombales ou sur les étiquettes :

(75)      a. PrÈs d'une allée, une pierre simple sur laquelle on trouve inscrit : ci-git Almazor. (Nerval, Les Filles du feu, Angélique, 1854, p. 577)

b. «Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'age de cinquante et un ans.». (G. de Maupassant, Contes et nouvelles, t. 2, La Morte, 1886, p. 1136)

            [Ces deux exemples reproduisent des inscriptions sur des pierres tombales, qui constituent le support des lettres qui y sont gravées: le  caractÈre déictique découle non seulement de la présence de l’adverbe (i)ci mais aussi du fait que le message peut Être lu seulement par une personne qui se trouve dans sa proximité.]

(76)      Les étiquettes étant tracées en fort grosses lettres, il me fut facile de lire, ici, mines de Mont-au-Diable; , charbonnages de Perlimpinpin; plus loin, la Villa-Viciosa, chateau en Espagne, au prix de cinq francs le coupon () (Reybaud, J. Paturot, 1842 p. 26)

            [Dans cette phrase, le locuteur lit des messages écrits (cibles) sur des étiquettes (sites), situées prÈs du locuteur mÊme si, pour indiquer des places différentes, elles sont désignées par divers adverbiaux ici, là, plus loin.]

Des messages écrits à caractÈre déictique se retrouvent dans certaines formules testamentaires:

(77)      Il lut : «Je soussignée, Victorine-Charlotte Cachelin, exprime ici mes derniÈres volontés: Je laisse toute ma fortune, s'élevant à un million cent vingt mille francs environ, aux enfants qui naitront du mariage de ma niÈce Céleste-Coralie Cachelin, avec jouissance des revenus aux parents jusqu'à la majorité de l'ainé des descendants.» (G. de Maupassant, Contes et nouvelles, t. 1, L'Héritage, 1884, p. 490)

[Il s’agit de nouveau d’un message écrit (cible) écrit sur une feuille de papier désignée par  l’adverbe ici.]

            Un autre type de site assez fréquent pour les relations topologiques de support est représenté par des nominaux qui désignent des meubles, des véhicules, ou des parties du corps tant pour les prédications statiques que pour celles dynamiques:

(78)      J'observais les étudiants, les étudiantes, assis autour de moi sur les bancs des amphithéatres. (S. de Beauvoir, Mém. j. fille, 1958, p. 174)

            [La phrase exprime deux relations spatiales : une relation déictique de distance (autour de moi) et une relation topologique de support (sur les bancs) qui devient déictique par inférence (les bancs aussi se trouvent autour du locuteur.)]

(79)      De temps à autre, je me soulÈve sur la pointe des pieds et je regarde anxieusement du côté de la ferme de la Belle-Étoile. (Alain-Fournier, Meaulnes, 1913, p. 25)

            [Dans cet exemple la pointe des pieds du locuteur constitue le site qui le soutient, dans un mouvement situé sur l’axe vertical.]

On retrouve en français un nombre important d’énoncés exprimant une prédication topologique d’inclusion; le caractÈre déictique du site est donné  souvent par l’occurrence d’un adverbe déictique comme ici, ou bien d’un pronom personnel déictique. Nous avons trouvé des modes d’action divers,  des états (ex. 80), des processus (exemple 81), des terminations (exemple 82):

(80)      Il me semble, ici, Être dans un grand vaisseau à mille hublots immobile dans la haute mer aérienne. (V. Larbaud, A. O. Barnabooth, 1913, p. 224)

[Le caractÈre déictique de cet énoncé dérive de l’occurrence des éléments suivants: le présent du verbe, le pronom me et de l’adverbe ici. Le verbe Être exprime dans cette phrase  un état.]

(81)      Je suis décidément affecté ici oÙ je t'attends, dans une petite maison assez exquise. L'accueil a été extraordinaire de simplicité et d'amabilité. (J. RiviÈre, Alain-Fournier, Correspondance, lettre de A.-F. à J. R., 8 avr. 1909, p. 89)

            [Le processus exprimé par le verbe attendre  se déroule dans un cadre de référence déictique, tracé par le présent du verbe, la présence du pronom déictique je et de l’adverbe déictique ici, qui désigne le lieu oÙ le locuteur écrit la lettre.]

 (82)     L'unique plante remarquable que j'aie ici cueillie, est l'aconitum anthora, troisiÈme espÈce d'aconit dont je me suis enrichi dans les Pyrénées. (J. Dusaulx, Voyage à BarÈge et dans les Hautes-Pyrénées, t. 2, 1796, p. 50)

[La prédication télique cueillir_une_plante est déictique, grace aux trois éléments rencontrés dans les exemples précédents: le présent du verbe, le pronom déictique je  et l’adverbe ici.]

            Relations projectives

Beaucoup de prédications spatiales déictiques expriment une relation projective entre la cible et le site. Nous avons vu que les relations projectives, ou de localisation externe, peuvent Être classifiées en deux grandes catégories : les relations projectives de distance et les relations projectives orientationnelles.  Il existe un lien entre les relations topologiques et les relations projectives, représenté par la relation de contact: si la cible et le site se trouvent dans une relation de contact sans support, la relation peut Être interprétée comme topologique et projective à la fois, puisque le contact exprime non seulement le fait que les deux entités ont une certaine zone en commun, mais aussi que les deux entités se trouvent à une distance minimale. 

            Relations projectives de distance

            Une premiÈre manifestation de la relation projective de distance déictique se présente d’abord sou la forme de l’opposition  proximité vs. distance exprimée par l’opposition ici vs. là-bas. Souvent dans les textes écrits, oÙ la possibilité de définition ostensive ou gestuelle manque, on identifie par un groupe nominal la zone désignée par l’adverbe.

(83)      AprÈs tant d'années écoulées, ces cinq notes vibrantes, il me semble les entendre encore, comme si j'étais toujours là-bas, sur cette piste du Sud, ou comme si elles résonnaient prÈs de moi. (Tharaud, FÊte arabe, 1912, p. 9)

            [Le locuteur s’imagine d’Être loin du lieu oÙ il se trouve effectivement. Ce lieu lointain est désigné par l’adverbe là-bas qui est cataphorique par rapport au syntagme adverbial qui l’explicite: sur cette piste du Sud.]

(84)      Oh! Mon pÈre, mon pÈre! Si je n'espérais pas que le ciel a quelque dessein sur moi, je mourrais ici de honte à vos pieds. (G. Bernanos, Dialogues des carmélites, 1948, I, 4, p. 1579)

            [Le mÊme type de relation projective de distance se retrouve dans cet exemple, oÙ le locuteur est co-référentiel avec la cible ; la déixis est renforcée par l’occurrence du présent du conditionnel et de l’emploi cataphorique de l’adverbe ici qui désigne une place proche de l’interlocuteur.]

            Parfois l’intervalle spatial entre la cible et le site est exprimé en termes de mesures, traditionnelles (pied, pas, doigt, coude) ou appartenant au systÈme métrique:

(85)      À trois pas de moi, dans ma chapelle, une jeune femme () m'offrait un profil chiffonné sortant d'un gros chignon, et ratatiné par son odieux petit chapeau rond. (Barbey d’Aurevilly, Memorandum pour l'A B, 1864, p. 425)

            [La cible, désignée par le SN une jeune femme, si trouve proche du site, qui est constitué par le locuteur ; les deux protagonistes se trouvent dans une relation topologique avec l’édifice oÙ ils se trouvent (dans la chapelle) et à une faible distance, de trois pas.]

(86)      L'autre grand problÈme de la guerre moderne, c'est d'éviter l'abordage, le corps à corps. J'ai assisté à une journée oÙ nous poursuivions les allemands: lorsqu'ils s'arrÊtaient, nous nous arrÊtions aussi; repartaient-ils, notre poursuite reprenait, et ainsi de suite, mais toujours sont demeurés entre nous les quarante mÈtres de distance que nous avions à l'origine. (Ch. Du Bos, Journal, aoÛt 1921, p. 22)

[Il s’agit de nouveau d’une relation spatiale réciproque, les deux corps      d’armée, celui français et celui allemand, constituant l’un pour l’autre la cible et le site. La distance entre les deux entités est de quarante mÈtres.]

            Relations projectives orientationnelles

            Comme nous avons vu, les relations orientationnelles situent la cible (par rapport au site) sur un des trois axes: vertical, frontal ou latéral.

            Dans le cas de l’axe vertical, le pôle positif (le haut) semble Être favorisé, puisque plus fréquent. Ce type de localisation semble favoriser les prédications dynamiques, non téliques (exemples 86 - 87) ou téliques (exemple 88):

(86)      Nous allions en avant, pendant que voguaient au-dessus de nos tÊtes des troupes de physalies, () des méduses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre () nous abritait des rayons solaires. (J. Verne, Vingt mille lieues, t.1, 1870, p. 160)

            [Les divers animaux marins constituent les cibles et leur flottement constitue un processus, donc une prédication dynamique non télique; les cibles se situent sur un axe vertical au-dessus de la position du site constitué par les observateurs]

(87)      Au-dessus de nous, () un pas inconnu, assuré allait et venait, ébranlant le plafond. (Alain-Fournier, Meaulnes, 1913, p. 9)

[Cette phrase exprime une sensation auditive, la cible étant, donc, un son qui est la preuve du déplacement de quelqu’un dans une chambre qui se trouve située sur un axe vertical au-dessus des sites - locuteurs - observateurs. ]

(88)      Bientôt il [le nuage de sauterelles] arriva au-dessus de nos tÊtes; sur les bords, on vit pendant une seconde un effrangement, une déchirure. (A. Daudet, Lettres moulin, 1869, p. 214)

[Le verbe arriver  est télique, focalisant sur la phase finale du mouvement de la cible (le nuage d’insectes) dans une position verticale au-dessus du site déictique.]

L’autre pôle de l’axe vertical apparait aussi, mais avec une fréquence beaucoup plus réduite:

(89)      Malgré les rugissements de la cataracte et l'abime effrayant qui bouillonnait au-dessous de moi, je conservai ma tÊte et parvins à une quarantaine de pieds du fond. (Chateaubriand, Voyage en Amérique, en France et en Italie, 1827, p. 56)

            [Le mot abime (qui exprime dans cette phrase la  cible) implique un endroit situé dans une position inférieure par rapport au site, qui est ici déictique, puisqu’il s’agit du locuteur.]

(90)      Les nuages […] bougeaient plus bas que vous sur les pentes, le lent éclaircissement. (Henry de Montherlant, Songe, 1922, p. 45)

            [La phrase illustre  un processus multiple, réalisé par les nuage s (la cible) à un a un niveau situé plus bas que le site, dons dans une direction verticale.]

(91)      Au-dessus de ma tÊte une haute coupole oÙ, par une ouverture, glisse de biais un rayon de soleil qui m'aveugle à mon entrée. (Jérôme et Jean Tharaud, L'An prochain à Jérusalem, 1924, p. 5)

[La prédication statique exprime le lieu oÙ se trouve la coupole par rapport au site, constitué par le locuteur.]

Souvent, le pôle négatif de l’axe vertical est exprimé en français par des verbes qui désignent un déplacement de la cible - agent dans cette direction. L’énoncé dans son ensemble est déictique, mais comme résultat d’une cible déictique et non d’un site:

(92)      Nous nous baissons dans le fond de la tranchée et restons accroupis jusqu'à ce que l'endroit oÙ nous sommes soit cinglé par l'ondée des petits éclats. (H. Barbusse, Le Feu, 1916, p. 234)

            [Le verbe baisser provenant du latin populaire bassiare, dérivé de bassus «bas» a le sens «(se) mettre plus bas» (Grand Robert). La cible, qui est en mÊme temps agent et locuteur se déplace de haut en bas.]

 (93)     Alors j'abaissai moi-mÊme les yeux vers le pied du mur, et je fis un bond! (A. de Saint-Exupéry, Le Petit prince, 1943, p. 486)

[Le verbe baisser est un dérivé du verbe baisser, signifiant «(faire) descendre à un niveau plus bas» (Grand Robert). Il désigne, donc, un mouvement de la cible de haut en bas par rapport au site. Cette fois il existe un rapport méréologique (partie - entier) entre l’agent-locuteur et la cible (les yeux, emploi métaphorique pour la direction de la perception visiuelle).]

(94)      J'avais des chevaux, je parcourais la campagne, ou je galopais le long des vagues, mes gémissantes et anciennes amies; je descendais de cheval. (Chateubriand, Mémoires d'Outre-Tombe t. 1, 1848, p. 204)

            [Le verbe descendre  dénote, lui aussi, un mouvement vers le pôle inféri eur de l’axe vertical, le verbe étant formé du préfixe de- indiquant un déplacement de haut en bas et du latin scandere «escalader» (Grand Robert).]

 Pourtant, avec des verbes du type se pencher et ses synonymes, il est possible d’avoir des vrais sites déictiques localisés sur la partie inférieure de l’axe vertical, dans des prédications statiques (exemple 95) ou dynamiques (exemple 96):

(95)      Pourquoi tout à l'heure étiez-vous penchée sur moi avec un regard brÛlant, avec des lÈvres entrouvertes, avec une indolence excitante et cruelle? (Sand, Lélia, 1833, p. 200)

            [Dans cette phrase la cible est exprimée par le pronom tu tandis que le site est constitué par le locuteur. Le verbe se pencher qui provient du latin populaire *pendicare, du latin classique pendere «pendre», ayant le sens fondamental de «ÃŠtre ou devenir oblique par rapport à l'horizontale».]

(96)      Charles Schweitzer porte un panama, un costume de flanelle crÈme à rayures noires, un gilet de piqué blanc, barré par une chaine de montre; son pince-nez pend au bout d'un cordon; il s'incline sur moi, lÈve un doigt bagué d'or, parle. (Sartre, Les Mots, 1964, p. 16)

            [Le verbe (s’)incliner est sémantiquement proche de se pencher, puisqu’il provient du latin  inclinare «pencher vers» et signifiant «rendre oblique».]

Il est possible que l’orientation sur l’axe vertical concerne le protagoniste (exemples 97 et 98), ou seulement une de ses parties (exemple 99):

 (97)     j'avais la puissance, pourvu que je pusse me hausser jusqu'à vouloir, et néanmoins, je n'avais pas cette puissance, à cause que j'étais accablé sous le poids de vingt Atlantiques ou sous l'oppression d'un crime inexpiable. Plus profondément que jamais n'est descendu le plomb de la sonde, je gisais immobile, inerte. (Ch. Baudelaire, Paradis artificiels, Un mangeur d'opium, 1860, p. 435)

            [Le verbe se hausser est le pendant de se baisser, provenant aussi d’un dérivé adjectival (du latin populaire altiare, dérivé du latin classique altus «haut». Grand Robert)]

(98)      Et soudain je me suis dressé. Comme si ma communion avec la nature m'avait donné l'acuité de sens de l'animal, j'avais deviné la présence d'un Être. (H. de Montherlant, Le Songe, 1922, p. 206)

            [Le verbe se dresser signifie «se mettre droit», étant pour synonyme le verbe se hausser. Dans cet exemple, l’agent coÏncide avec la cible. L’idée de direction est forte dans le sens du verbe,  qu’il est inutile de préciser le site.]   

(99)      Je sens déjà l'incurvation, l'incurvation générale, latérale, transversale, horizontale aux épaules, verticale aux reins. Il faut dire aussi que c'est le courbement, la courbure, la courbature, l'inclinaison de l'écrivain sur sa table de travail. Je sens déjà mes épaules se courber. (Péguy, Victor-Marie, comte Hugo, 1910, p. 672)

            [Le verbe se courber implique aussi, dans son sens, un adjectif concernant l’axe vertical (courbe) le verbe signifiant «rendre courbe». De nouveau, le site n’est pas spécifié.]

            Sur l’axe frontal, si le site est représenté par un mot désignant un participant au discours, cet espace est intrinsÈquement  orienté, donc la direction n’est pas transférée  par l’usage ou par un observateur extérieur mais par le locuteur mÊme.  Dans les exemples ci-dessous sont présents les trois modes d’action - un état (exemple 100), un processus (exemple 101) et une termination (exemple 102):

(100)    Mon mari était resté dans les coulisses. J'avais une place vide à côté de mon fauteuil de «nominée». DerriÈre moi, il y avait un «nominé» qui venait de perdre. Devant moi, il y avait une «nominée» qui allait peut-Être gagner. On en était arrivé au moment de la meilleure actrice. (S. Signoret, La Nostalgie n'est plus ce qu'elle était, Paris, éd. du Seuil, 1976 pp. 277-278)

            [Le locuteur constitue le site et son orientation frontale intrinsÈque permet d’identifier le zones situées avant et derriÈre, lieux oÙ se trouvent les cibles.]

(101)    Des bourriquiers poussaient au-devant de moi des anes harnachés de selles rouges. (Du CampD, Le Nil, 1854, p. 7)

            [Le déplacement des cibles (des anes harnachés) se fait dans la direction frontale du site, qui est le locuteur.]

(102)    Langlois en trois pas rapides s'est mis devant nous. De ses bras étendus en croix et qu'il agite lentement de haut en bas comme des ailes qu'il essaye, il nous fait signe: stop et, tranquille! (Giono, Roi sans divertiss., 1947, p. 133)

[La cible, le personnage nommé Langlois, se trouve devant le groupe de personnes parmi lesquelles se trouve le locuteur, groupe désigné par le pronom déictique nous.]

            Les individus humains présentant par leur nature non seulement une orientation frontale, mais une orientation latérale aussi. Notre corpus contient un nombre important de prédications dynamiques téliques, illustrant une orientation latérale du mouvement de l’agent. 

Une partie de ces énoncés présentent une propriété curieuse, neutralisant parfois la distinction cible vs. site, puisque  l’agent est la cible en mouvement et son orientation intrinsÈque définit la direction du mouvement:



 

(103)    a. J'ai traversé de nouveau la place Saint-François. Plus loin, j'ai tourné à droite, et gagné la rive du Paillon. (Romains, Hommes bonne vol., 1939, p. 44)

            b. Je m'étais poussé un peu sur la gauche et en arrivant à un sentier qui bordait la lisiÈre, je vois mon Toucheur sauter dans le chemin creux qui mÈne vers la maison, tu sais bien. (Aymé, Jument, 1933, p. 57)

[Dans ces deux phrases le site est implicite, puisque la direction latérale est fournie par la direction latérale du locuteur, ce qui fait comprendre dans quelle direction se déplace la cible: le pronom je exprime simultanément la cible et le site.]

En présence des noms droite et gauche, le site regagne souvent son autonomie si les deux substantifs sont accompagnés par un adjectif possessif, souvent nécessaire pour éliminer l’ambiguÏté.[9]

(104)    a. La personne que j'avais à ma droite se trouvait Être un savant renforcé auquel il m'était impossible d'adresser le plus petit mot. (Leclercq, Prov. dram., Répét. prov., 1835, 2, p. 370)

b. À ma gauche, il y avait une carriÈre de pierres meuliÈres. De grosses meules toutes faites et bien rondes. (Hugo, Rhin, 1842, p. 21)

c. Je me rappelle qu'à partir de ce village, une longue chaine de montagnes boisées défilait sur notre gauche. (Erckmann-Chatrian, Hist. paysan, t. 2, 1870, p. 29)

[Dans ces trois exemples l’orientation latérale est exprimée par rapport au locuteur (a) et (b) ou par rapport au groupe oÙ se trouve le locuteur (c), groupe qui présente la mÊme orientation frontale et latérale, puisqu’ils voyagent ensemble dans la mÊme direction.]

            Souvent les deux termes gauche et droite sont co-occurrents, pour marquer simplement l’axe, avec neutralisation de la polarité de la direction:

(105)    a. J'ai pour voisins, à droite et à gauche, deux bons vieux Turcs à grandes barbes blanches, dont l'un est iman de mosquée. (FarrÈre, Homme qui assass., 1907, p. 104)

            b. Dans le Jardin des Plantes () l'ours va à droite et à gauche, sans jamais de répit: le lion, sur place, l'œil  mort, oscille d'une patte sur l'autre. (Montherlant, Démon bien, 1937, p. 1279)

c. Des tÊtes jaillissaient par l'entrebaillement des portes, des tÊtes qui se balançaient de gauche à droite et de droite à gauche dans un signe négatif. (Simenon, Vac. Maigret, 1948, p. 85)

            [Ces trois exemples illustrent les trois modes d’action, les prédications se manifestant sur l’axe latéral: l’exemple (a) exprime un état, la direction dans laquelle se trouvent les cibles (deux bons vieux Turcs) par rapport au locuteur ; la phrase (b) dénote un processus multiple, qui consiste dans la direction du déplacement de la cible (l’ours), tandis que (c) décrit un enchainement de terminations qui rapportent que  les personnes donnent une réponse négative par le balancement de leur tÊte.]

 

La mÊme direction latérale sans polarisation est exprimée aussi par la préposition composée à côté de:

(106)    a. Le second fils d'Édouard est un enfant tout de caresses. Sa main, quand il prend la vôtre monte amoureusement le long de votre bras; son corps se soude au vôtre, quand il marche à côté de vous. (E. et J de Goncourt, Journal, aoÛt 1872, pp. 911 - 912)

            b. Mon mari était resté dans les coulisses. J'avais une place vide à côté de mon fauteuil de «nominée». (S. Signoret, La Nostalgie n'est plus ce qu'elle était, Paris, éd. du Seuil, 1976 pp. 277 - 278)

            c. Je me rappelais surtout un geste charmant de ta narine quand, couchée prÈs de moi, tu te retournes sur le côté pour me voir. (Flaubert, Corresp., 1846, p. 342)

            [Comme on peut le constater de ces trois exemples, la préposition composée à côté de exprime la position latérale de la cible par rapport au site, ainsi que la faible distance entre les deux entités. Observons que dans (c) l’interlocuteur, désigné par le pronom déictique tu est en mÊme temps cible et site. ]

Il est possible d’avoir le substantif côté accompagné d’un des adjectifs polarisants, pour désigner une partie située sur cet axe d’une entité à orientation latérale intrinsÈque:

(107)    a. J'étais dans mon lit, en chien de fusil, sur le côté gauche, par temps froid vif que je ressentais jusques à l'ame, en dépit de la tiédeur de ma couche, percé par le pénétrant miaulement trÈs aigu du vent. (Valéry, Mauv. pens., 1942, p. 125)

            b. mon estomac est d'un capricieux! à la moindre alerte, la mÊme petite douleur apparait au côté droit, j'ai l'impression d'une espÈce de déclic, d'un spasme. Ma bouche se sÈche instantanément, je ne peux plus rien avaler. (Bernanos, Journal d'un curé de campagne, 1936, p. 1059)

            [Dans ces deux exemples le site est constitué par une partie de la cible, une partie orientée sur l’axe latéral du locuteur.]

            Relations spatiales complexes

Il existe des énoncés qui expriment simultanément plusieurs relations spatiales entre la cible et le site.  Par exemple, des expressions du type autour de, aux alentours de, à la lisiÈre de  flottent  entre deux sens «1. Dans l'espace qui environne. 2. Dans le voisinage» (Petit Robert), relatant, donc, simultanément une direction latérale (de désignation du contour extérieur du site) et la proximité:

(108)    a. Autour de moi, les lorgnettes et les bons yeux suivent la trajectoire des bombes, partant tour à tour des forts d'Issy et de Vanves et se croisant sur la colline et le bois de Clamart. (E. et J de Goncourt, Journal, 1870, p. 635)

            b. Un petit mendiant, dont on dit qu'il fait la bÊte mais qu'au fond il est finaud, vient rôder autour de nous. (Renard, Journal, 1894, p. 242)

            [Dans ces deux exemples, les cibles (les lorgnettes et les bons yeux dans (a), le petit mendiant en (b)) se trouvent dans la proximité et tout autour des sites, déictiques toutes les deux (moi respectivement nous).]

            Nous voulons signaler aussi les énoncés qui localisent la mÊme cible par rapport à deux sites; dans cette situation,  il est possible d’avoir simultanément des relations projectives directionnelles et   de distance (exemple 109) ou topologiques et projectives (exemple 110 - 111):

(109)    Devant vous, à douze cent mÈtres une meule de paille à deux doigts à gauche, un arbre en boule (DorgelÈs, Croix de bois, 1919, p. 98)

[La prédication statique identifie la position de la cible (une meule de paille) indiquant la direction dans la quelle elle se trouve (sur l’axe frontal de l’interlocuteur) et la distance (à douze cent mÈtres); cette cible constitue le site pour définir la position d’une seconde cible (un arbre), position décrite en termes de distance angulaire (à deux doigts à gauche) du point de vue de l’interlocuteur.]

(110)    Devant moi, dans la rue, un passant glisse sur une pelure de banane (Marrou, Connaiss. hist., 1954, p. 84)

            [Les deux adverbiaux décrivent la position de la cible (un passant) en termes d’orientation sur l’axe frontal rapportée au locuteur (devant moi), information complétée par une information de nature topologique : le passant se trouve dans la rue (relation de support).]

(111)    À trois pas de moi, dans ma chapelle, une jeune femme, mantelet noir, robe à queue () m'offrait un profil chiffonné sortant d'un gros chignon, et ratatiné par son odieux petit chapeau rond. (Barbey d’Aubervilly, Memorandum pour l'A B, 1864, p. 425)

[Les deux syntagmes prépositionnels (à trois pas, dans ma chapelle) désignent deux sites, la cible (une jeune femme)  étant localisée grace à une information projective de distance et à une relation topologique d’inclusion.]

           

                                               Exercices

1. Dans les phrases suivantes, distinguez les cibles et les sites et leur relation géométrique;; essayez de distinguer le mode d’action :

1. Je lui préparais [à M. Bonaric] une pommade pour un eczéma chronique qu'il a dessus la joue (A. Daudet, Port-Tarascon) 

2.  Pour rester ici, prÈs de votre pÈre, j'ai répudié ma caste, abjuré ma religion, déserté mon drapeau, renié mes frÈres d'armes (J. Sandeau, Mademoiselle de la SeigliÈre).

3. C'était une vareuse grise et jaune, usée, rapiécée, un haillon sinistre abandonné au pied d'un arbre. Elle portait le numéro matricule du pénitentiaire de Perth (Verne, Enf. cap. Grant).

4. Dans le massif mÊme de Cologne, au milieu des toits, des tourelles et des mansardes pleines de fleurs, montent et se détachent les faites variés de vingt-sept églises (Hugo, Rhin, 1842, p.93).

5. Un lustre en baccarat compliqué pendait au plafond (Van der Meersch, Invas. 14).

6. Deux lieues aprÈs Rethel finit la craie et commence la véritable Ardenne, quoique le départ de ce nom ait commencé à moitié chemin entre Reims et Rethel. Bois fréquents, terre rouge, étangs.  (Michelet, Journal)

7. La racine du marronnier s'enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c'était une racine (). J'étais assis, un peu voÛté, la tÊte basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entiÈrement brute et qui me faisait peur. (Sartre, Nausée).

8.  Il descendit, à l'aide de cette échelle improvisée, sur la terrasse de Mademoiselle Sidonie. - Qui est là? s'écria celle-ci en entendant Rodolphe frapper à ses carreaux. - Silence, répondit-il, ouvrez (Murger, ScÈnes de la vie de bohÈme)

9. [La maison] contient un appartement pour Gaston et un appartement pour moi (). Au-dessus de nous se trouvent trois chambres destinées à la nourricerie (Balzac, Mém. jeunes mar.)

10. Enfin il distingua une masse échouée en travers du lit, des bras qui battaient l'air. Le malade avait glissé jusqu'au bord du matelas; Adrienne et la garde cherchaient vainement à le relever (Martin du Gard, Thib., Mort pÈre).

2. Dites si, dans les phrases suivantes,  les éléments mis en relief sont déictiques ou anaphoriques:

1. Jacques faisait 70 kg et son adversaire 67 mais celui-ci avait une allonge supérieure et il n'eut pas de mal à placer quelques directs au coffre. AprÈs les trois minutes Jacques commence à s'essoufler. (R. Queneau, Loin de Rueil)

2. Il regardait la file de maisons basses, à droite de la rue. «Est-ce dans une de celles-là? » (Romains, Les Hommes de bonne volonté)

3. Les Hollandais, oh non, ils sont beaucoup moins modernes! Ils ont le temps, regardez-les. Que font-ils? Eh bien, ces messieurs-ci vivent du travail de ces dames-là. (Camus, La Chute, 1956, p. 1477)

4. Je pars d'ici aprÈs-demain et je me décide à ne pas retourner à GenÈve, d'abord parce que je ne me sens pas la force de dire adieu à mon pÈre, et parce que l'on s'accorde à dire que la route de Pontarlier est la moins mauvaise. (Mme de Staël, Lettres de jeunesse)

5.  «Ah! - crie tout à coup le poÈte, - un ruban! un ruban pour l'amour de Dieu, un ruban pour l'amour de moi, il me faut un de vos rubans! Tenez, celui-là! » (E. et J. de Goncourt, Charles Demailly)

6. - Docteur Jamar? Ici, Mansuy oui oui, je comprends le Parquet sera ici vers onze heures je crois qu'il vaut mieux ne pas vous déranger avant que je vous alerte, car ces messieurs peuvent fort bien arriver en retard je vous téléphonerai et vous en aurez pour un instant à les rejoindre en auto (G. Simenon, Les Vacances de Maigret)

7. On a publié beaucoup de livres sous ce titre : Les Aventures de celui-ci, de celui-là. Et ce livre-ci est encore une aventure. Peut-Être dans quelques années pourra-t-on lui ajouter un chapitre pour que ce ne soit plus les Aventures du Nationalisme, mais la Victoire du Nationalisme. (BarrÈs, Mes cahiers)

8. «Venez par ici, lui dit-il, en lui montrant une autre route; celle-ci conduit plus directement au palais.» (Mme COTTIN, Mathilde, t)

9. Alban entendit une voix qui parlait français : elle sortait d'un ahuri, avec des pellicules sur son col de veston. « Qu'est-ce qu'il vient fiche ici, celui-là?» grogna-t-il, s'écartant pour ne plus entendre la voix. Un Français, en ce lieu-ci, ne pouvait dire que des bÊtises. (H. de Montherlant, Les Bestiaires)

10. Nous sommes ici admirablement, si bien que nous ne savons guÈre quand nous en partirons: ma femme est ravie, gaie, émerveillée, heureuse, bien portante. C'est une charmante hospitalité. (V. Hugo, Correspondance)

3. Analysez  des mots à sens locatif les phrases suivantes; distinguez les emplois déictiques des emplois non déictiques, les relations topologiques des relations projectives:

1. M. et Mme Robert Darzac étaient à côté l'un de l'autre. La maitresse de logis n'avait évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l'union ne datait que de l'avant-veille (G. Leroux, Parfum, 1908, p.48).

2. Nous avions perdu de vue les côtes et nous voguions depuis trois jours en mer pleine, lorsque nous rencontrames ces belles iles flottantes qu'un courant mystérieux longtemps a poussées prÈs de nous. (Gide, Voy. Urien)

3. Je baille d'inanition. Mlle Sergent nous emmÈne à un restaurant proche, notre hôtel étant trop loin pour y aller jusque-là sous cette chaleur. (Colette, Cl. école)

4. Josille ramena la conversation sur les tables anciennes. Mes souvenirs réveillaient les siens. -C'est comme cette table-ci, monsieur Jolie certainement, de bon bois, du chataignier long veiné. (Pesquidoux, Le Livre de raison)

5. -Vous Êtes un enfant, Monsieur Pasquier. Mais puisque vous aimez les tableaux, je veux bien vous faire plaisir. Allons, prenez celui-ci. (G. Duhamel, Chronique des Pasquier, La Nuit de la Saint-Jean) 

6.  Mais Haynes ne sut jamais ce que le matelot voulait dire. Celui-ci s'arrÊta court, puis, sans un instant d'hésitation, étendit le bras et signala par deux coups de cloche qu'il apercevait quelque chose sur babord. (Peisson, Parti de Liverpool)

7.  À ce moment, s'approcha de nous un Don Quichotte chevelu et édenté, un singulier gaillard tout couvert de taches de rousseur (Fargue, Piéton Paris)

8. nous avons cueilli des fleurs de souvenir, des aconits salutaires pour le cœur, dressées de-ci, de-là, sur leur hampe parmi des touffes de bruyÈres. (J. de Pesquidoux, Le Livre de raison)

9.  Il flatta la vanité de l'un, aiguisa la jalousie de l'autre, caressa l'avarice de celui-ci, enflamma le ressentiment de celui-là, irrita les passions de tous; (C.-F. de Volney, Les Ruines)

10. Parmi les marins, il y (en) a qui découvrent des mondes, qui ajoutent des terres à la terre et des étoiles aux étoiles. Ceux-là ce sont les maitres, les grands, les éternellement beaux. (G. Flaubert, Correspondance)

4. Analysez dans les fragments ci-dessous la maniÈre dans laquelle sont exprimées les prédications spatiales:

1.   «Écoutez, Chabot, il faut que je vous dise que cela ne peut pas continuer ainsi! Le travail est le travail. Le devoir est le devoir. Je vais Être forcé  d'en parler au patron. En outre, il m'est revenu qu'on vous rencontre la nuit dans des endroits peu recommandables oÙ, personnellement, je n'ai jamais mis les pieds. A parler franc, vous filez un mauvais coton. Regardez-moi quand je vous parle! Et ne prenez pas cet air ironique! Vous entendez? Cela ne se passera pas comme cela»

      La porte claqua. Le jeune homme resta seul à coller des enveloppes.

      C'était le moment oÙ Delfosse devait Être assis à la terrasse du Pélican, ou installé dans quelque cinéma. L'horloge marquait cinq heures. Jean Chabot regarda l'aiguille avancer soixante fois d'une minute, se leva, prit son chapeau et ferma son tiroir à clef. (Simenon La danseuse du Gai Moulin)

2. On me prÊte des voyages que je n'ai point faits; je m'en suis prÊté à moi-mÊme par subterfuge, et pour Être tranquillement ailleurs que l'on me croit. On me supposait déjà en Tartarie que j'expérimentais en paix à Pont-Saint-Esprit en Languedoc. Mes remontons plus haut: peu aprÈs mon arrivée à Léon, mon prieur fut chassé de son abbaye par ses moines, qui l'accusaient de judaÏser. Et il est vrai que sa vieille tÊte était pleine d'étrangers formules tirées du Zohar concernant les correspondances entre les métaux, les hiérarchies célestes et les astres. J'avais appris à Louvain à mépriser l'allégorie, saoul que j'étais des exercices par lesquels on symbolise les faits, quitte à batir ensuite comme s'ils étaient des faits. Mais personne de si fou qu'il n'ait des parties de sage. A force de faire mitonner ses cornues, mon prieur avait découvert quelques secrets pratiques, dont j'ai hérité. L'École à Montpellier ne m'apprit ensuite presque rien: Galien avait pour ces gens-là passé au rang d'idole à qui l'on sacrifie la nature; quand j'attaquai certaines notions galiéniques, dont le barbier Jean Myers savait déjà qu'elles se fondaient sur l'anatomie du singe, et non sur celle de l'homme, mes doctes préférÈrent croire que l'épine dorsale avait changé depuis le temps de Christ plutôt que de taxer leur oracle de légÈreté ou d'erreur. (Yourcenar,  œuvre  au noir)

3. Hervé retire son léger pardessus de demi-saison. Il porte en dessous un tweed élégant. Ronan l'observe d'un coup d'œil vif: au poignet, la montre en or; à l'annulaire, une grosse chevaliÈre. La cravate de grande marque. Les attributs de la réussite.

- Tu n'inspire pas la pitié, reprend Ronan, Ça marche, les affaires?

 - Pas trop mal.

- Explique. Ça  m'amuse.

Ronan a retrouvé le ton d'autrefois, mi-enjoué, mi-sarcastique; et Hervé se soumet, avec un petit sourire qui signifie: «Je veux bien jouer à ce jeux, mais pas trop longtemps!»

- C'est tout simple, dit-il. AprÈs la mort de mon pÈre, j'ai créé, à côté de l'entreprise de déménagement, une entreprise de transport.

- Quels transports, par exemple?

- Tout Le fuel. la marée Je couvre non seulement la Bretagne, mais la Vendée, une partie de la Normandie, J'ai mÊme un bureau à Paris.

- Fichtre! dit Roman. Tu es ce qu'on appelle un homme arrivé.

- J'ai travaillé.

- Je n'en doute pas.

 Un silence.

-Tu m'en veux? demande Hervé.

- Mais non.  Tu as gagné beaucoup d'argent. C'était ton droit.

- Oh! Je sais ce que tu penses, dit Hervé. J'aurais dÛ aller te rendre visite plus souvent. C'est bien ça?

- Plus souvent! Tu n'es venu qu'une fois.

- Mais rends-toi compte, mon pauvre vieux. Il faut faire une demande, qui suit une vois hiérarchique // compliquée, qui aboutit à une enquÊte. «Pourquoi désirez-vous parler au prisonnier? Indiquez vos raisons d'une façon précise, etc.» Ta mÈre pouvait te voir souvent. Elle était ta seule famille. Mais  moi

- Toi, tu avais autre chose à faire. Et puis, pour ton commerce, il valait mieux que tu gardes les distances. Un condamné c'est une relation gÊnante.

- Su tu le prends sur ce ton, dit Hervé. 

Il se lÈve, va jusqu'à la fenÊtre, soulÈve le rideau et regarde dans la rue.

- Elle doit s'impatienter, remarque Roman.

Hervé se retourne et Roman sourit innocemment.

- Comment s'appelle-t-elle?

- Yvette, dit Hervé. Mais comment sais-tu que?

- Comme si je ne te connaissais pas. Vieille crapule! Allez, assieds-toi. Autrefois, tu les gardais trois mois. Combien de temps va-t-elle durer, cette Yvette?

Ils rient, soudain complices. (Boileau-Narcejac, Les Intouchables)

4. Jusqu'à douze ans, je ne vois aucune amourette, sauf pour une petite fille nommée Carmen, à qui je fis tenir, par un gamin plus jeune que moi, une lettre, dans laquelle je lui exprimais mon amour. Je m'autorisais de cet amour pour solliciter un rendez-vous. Ma lettre lui avait été remise le matin avant qu'elle se rendit en classe. J'avais distingué la seule  fillette qui me ressemblat, parce qu'elle était propre, et allait à l'école accompagnée d'une petite sœur, comme  moi de mon petit frÈre. Afin que ces deux témoins se tussent, j'imaginai de les marier, en quelque sorte. A ma lettre j'en joignis donc une de la part de mon frÈre, qui ne savait pas écrire, pour Mlle Fauvette. J'expliquai à mon frÈre mon entremise, et notre chance de tomber juste sur deux sœurs de nos ages et douées de noms de baptÊme aussi exceptionnels. J'eus la tristesse de voir que je ne m'étais pas mépris sur le bon genre de Carmen, lorsque aprÈs avoir déjeuné, avec mes parents qui ne me gataient  et ne me grondaient  jamais, je rentrai en classe.

            A peine mes camarades à leurs pupitres - moi en haut de la classe, accroupi pour prendre dans un placard, en ma qualité de premier, les volumes de la lecture à haute voix, - le directeur entra. Les élÈves se levÈrent. Il tenait une lettre à la main. Mes jambes fléchirent, les volumes tombÈrent, et  je les ramassai, tandis que le directeur s'entretenait avec le maitre. Déjà, les élÈves des premiers bancs se tournaient vers moi, écarlate, au fond de la classe, car ils   entendaient chuchoter mon nom. Enfin le directeur m'appela, et pour me punir finement,  tout en n'éveillant, croyait-il, aucune  mauvaise idée chez les élÈves, me félicita d'avoir écrit une lettre de douze lignes sans aucune faute. Il me demanda si je l'avais bien écrite bien seul, puis il me pria de le suivre dans son bureau. Nous n'y allames point. Il me morigéna dans la cour, sous l'averse. Ce qui troubla fort mes notions de morale,  fut qu'il considérait comme aussi grave d'avoir compromis la jeune fille (dont les parents lui avaient communiqué ma déclaration) que s'avoir dérobé une feuille de papier à lettres. Il me menaça d'envoyer cette feuille chez moi. Je le suppliai de n'en rien faire. Il céda, mais me dit qu'à la premiÈre  récidive, il ne pourrait plus cacher ma mauvaise conduite. (Radiguet, Le Diable au Corps)

             



[1] Les termes employés en psychologie sont figure  et fond. Dans la terminologie de Langacker,  le mot trajector désigne l’entité mobile sur une trajectoire, par rapport à une borne ou point de repÈre (appelé landmark) (Vandeloise 1986: 44). On pourrait ajouter, pour l’anglais, les termes  theme vs. reference object (Jackendoff 1983). En français, Boons  (1985) a proposé les termes corrélat de lieu vs. lieu, mais nous avons l’impression que les termes corrélatifs cible vs.­ site sont  les plus employés (v. par exemple Vandeloise 1986, Aurnague / Vieu / Borillo 1997, Borillo 1998, etc. ).

[2] Les caractéristiques (i) - (iii) ont été individualisées par Vandeloise (1986), tandis que les propriétés (iv) et (v) ont été ajoutées par  Andrée Borillo (1998). 

[3] Pour ne pas compliquer les phrases, nous ne préciserons pas, chaque fois quand nous employons les termes ‘cible’ et ‘site’ que nous parlons des entités qui constituent les référents des syntagmes ayant ces fonctions.

[4] L’orientation en miroir, dont parle Andrée Borillo (1998), s’oppose à celle en tandem. Par exemple, dans le cas d’une auto, le chauffeur et le véhicule sont orientés en tandem, la gauche du chauffeur coÏncide avec l’aile gauche di véhicule.  L’orientation ‘en miroir’ désigne une position ‘face à face’ de la cible et du site, par exemple la position de deux personnes, Jean et Paul qui se trouvent face à face: comme dans un miroir, la gauche de Jean correspond à la droite de Paul et vice versa.  On retrouve ce type d’orientation pour deux personnes qui se parlent, pou deux boxeurs, pour la position canonique des acteurs et les spectateurs, pour une personne qui ouvre la porte d’une armoire, qui écrit sur le clavier d’un ordinateur ou qui joue au piano, etc.).

[5] L’adverbial à gauche de la maison désigne une localisation relative parce qu’elle dépend de la position de l’observateur : pour un observateur qui a la façade de la maison derriÈre lui, la gauche de l’observateur coÏncide avec la  partie gauche de la façade (orientation en tandem); si, en revanche l’observateur regarde la façade de la maison, l’orientation est en miroir : la gauche de l’observateur se trouve dans la mÊme direction avec la zone droite de la maison.

[6] Le mot ‘ostensif’ (emprunté au lat. tardif ostensivus «propre à montrer», TLF) signifie  qu'on montre l'objet auquel on fait référence. Normalement cette définition ostensive se réalise par un geste, par exemple le geste que l’adulte fait en disant à un enfant viens ici! On parle aussi de définitions ostensives dans le cas des dictionnaires illustrées, oÙ la définition du mot est faite par l’image.

[7] Seulement dans les constructions de type celui  / celle / ceux / celles que + Ph (type celui qui n'est pas encore abonné …) le pronom démonstratif apparait  sans un des deux adverbes (celui-ci, celle-là, etc.)

[8] Dans l’analyse du sens lexical des verbes (appelé Aktuionsart ou mode de l’action), on distingue d’un part les prédications [non dynamiques], les États ( la voiture est derriÈre la maison) ou [+dynamiques], qui, à leur tour, peuvent  [non téliques], les Processus (il marchait depuis une heure) ou [+ téliques], les Terminations (Paul sortit de la chambre) . Les prédications téliques (du grec telos ‘but’)  ont une fin naturelle, quand l’action atteint sa phase finale (l’action de ‘sortir’ finit au moment oÙ l’agent dépasse une certaine limite). Les prédications non téliques, en revanche, peuvent Être prolongées - comme dans le cas des verbes nager, se promener, dormir, etc.

[9] L’expression de l’orientation latérale est souvent ambiguë entre une orientation latérale directe et une orientation latérale en miroir.. On pourrait imaginer le dialogue suivant :

Paul : Je veux aller à la gare Jean : - Pour arriver à la gare, prends à gauche Paul: - Ma gauche ou ta gauche? 

L’ambiguÏté dérive de la position relative des interlocuteurs: Dans ce cas, les deux interlocuteur  se trouvent face à face, donc la droite de Paul correspond à la gauche de Jean, et vice versa.  Pour cette raison il est nécessaire que le locuteur explicite l’entité par rapport à laquelle il exprime l’orientation, entité qui constitue le site. 








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