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L’ANALYSE HISTORIQUE — Juger ou comprendre ?

l'histoire

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L’ANALYSE HISTORIQUE

I. — Juger ou comprendre ?



La formule du vieux Ranke est célèbre : l’historien ne se propose rien d’autre que de décrire les choses « telles qu’elles se sont passées, wie es eigentlich gewesen ». Hérodote l’avait dit avant lui : « raconter ce qui fut, ton eonta ». Le savant, l’historien, en d’autres termes, est invité à s’effacer devant les faits. Comme beaucoup de maximes, celle‑là n’a peut‑être dû sa fortune qu’à son ambiguïté. On y peut lire, modestement, un conseil de probité : tel était, on n’en saurait douter, le sens de Ranke. Mais aussi un conseil de passivité. En sorte que voilà, du même coup, soulevés deux problèmes : celui de l’impartialité historique, celui de l’histoire comme tentative de reproduction ou comme tentative d’analyse.

p.69 Mais y a‑t‑il donc un problème de l’impartialité ? Il ne se pose que parce que le mot, à son tour, est équivoque.

Il existe deux façons d’être impartial : celle du savant et celle du juge. Elles ont une racine commune, qui est l’honnête soumission à la vérité. Le savant enregistre, bien mieux, il provoque l’expérience qui, peut‑être, renversera ses plus chères théories. Quel que soit le vœu secret de son cœur, le bon juge interroge les témoins sans autre souci que de connaitre les faits, tels qu’ils furent. Cela est, des deux côtés, une obligation de conscience qui ne se discute point.

Un moment vient cependant, où les chemins se séparent. Quand le savant a observé et expliqué, sa tache est finie. An juge, il reste encore à rendre sa sentence. Imposant silence à tout penchant personnel, la prononce‑t‑il selon la loi ? Il s’estimera impartial. Il le sera, en effet, au sens des juges. Non au sens des savants. Car on ne saurait condamner ou absoudre sans prendre parti pour une table des valeurs qui ne relève p.70 plus d’aucune science positive. Qu’un homme en ait tué un autre est un fait, éminemment susceptible de preuve. Mais chatier le meurtrier sup­pose qu’on tient le meurtre pour coupable : ce qui n’est, à tout prendre, qu’une opinion sur laquelle toutes les civilisations ne sont pas tombées d’accord.

Or longtemps l’historien a passé pour une manière de juge des Enfers, chargé de distribuer aux héros morts l’éloge ou le blame. Il faut croire que cette attitude répond à un instinct puissamment enraciné. Car tous les maitres qui ont eu à corriger des travaux d’étudiants savent combien ces jeunes gens se laissent difficilement dissuader de jouer, du haut de leurs pupitres, les Minos ou les Osiris. C’est plus que jamais le mot de Pascal : « Tout le monde fait le dieu en jugeant : cela est bon ou mauvais. » On oublie qu’un jugement de valeur n’a de raison d’être que comme la préparation d’un acte et de sens seulement par rapport à un système de références morales, délibérément accepté. Dans la vie quotidienne, les besoins de la conduite nous imposent cet étiquetage, ordinairement assez sommaire. Là où nous ne pouvons plus rien, là où les idéaux com­munément reçus diffèrent profondément des nôtres, il n’est plus qu’un embarras. Pour séparer, dans la troupe de nos pères, les justes des damnés, sommes‑nous donc si sûrs de nous‑mêmes et de notre temps ? Élevant à l’absolu les critères, tout relatifs, d’un individu, d’un parti ou d’une génération, quelle plaisanterie d’en infliger les normes à la façon dont Sylla gouverna Rome ou Richelieu les États du roi Très Chrétien ! Comme d’ailleurs rien n’est plus variable, par nature, que de pareils arrêts, soumis à toutes les fluctuations de la conscience collective ou du caprice personnel, l’histoire, en permettant trop souvent au palmarès de prendre le pas sur le carnet d’expériences, s’est gratuitement donné l’air de la plus incer­taine des disciplines ; aux creux réquisitoires succèdent autant de vaines réhabilitations. Robespierristes, anti-robespierristes, nous vous crions grace : par pitié, dites‑nous, simplement, quel fut Robespierre.

Encore, si le jugement ne faisait que suivre l’explication, le lecteur en serait quitte pour sauter la page. Par malheur, à force de juger, on finit, presque fatalement, par perdre jusqu’au goût d’expliquer. Les passions du passé mêlant leurs reflets aux partis pris du présent, l’humaine réalité n’est plus qu’un tableau en blanc et en noir. Montaigne nous en avait déjà averti : « depuis que le jugement pend d’un côté, on ne peut se garder de contourner et tordre la narration à ce biais ». Aussi bien, pour pénétrer une conscience étrangère que sépare de nous l’intervalle des générations, il faut presque dépouiller son propre moi. Pour lui dire son fait, il suffit de rester soi-même. L’effort est assurément moins rude. Combien il est plus facile d’écrire pour ou contre Luther que de scruter son ame ; de croire le pape Grégoire VII sur l’Empereur Henri IV ou Henri IV sur p.71 Grégoire VII que de débrouiller les raisons profondes d’un des plus grands drames de la civilisation occidentale ! Voyez encore, hors du plan indi­viduel, la question des biens nationaux. Rompant avec la législation antérieure, le gouvernement révolutionnaire résolut de les vendre par parcelles et sans enchères. C’était sans conteste compromettre gravement les intérêts du Trésor. Contre cette politique, certains érudits, de nos jours, se sont véhémentement élevés. Quel courage, si siégeant à la Con­vention, ils avaient osé y parler de ce ton ! Loin de la guillotine, cette violence sans péril amuse. Mieux eût valu chercher ce que voulaient, réellement, les hommes de l’an III. Ils souhaitaient, avant tout, favoriser l’acquisition de la terre par le petit peuple des campagnes ; à l’équilibre du budget, ils préféraient le soulagement des paysans pauvres, garant de leur fidélité à l’ordre nouveau. Avaient‑ils tort ou raison ? Là‑dessus, que m’importe la décision attardée d’un historien ? Nous lui demandions seulement de ne pas s’hypnotiser sur son propre choix au point de ne plus concevoir qu’un autre, jadis, eût été possible. La leçon du dévelop­pement intellectuel de l’humanité est pourtant claire : les sciences sont toujours montrées d’autant plus fécondes et, par suite, d’autant plus serviables, finalement, à la pratique — qu’elles abandonnaient plus délibérément le vieil anthropocentrisme du bien et du mal. On rirait aujourd’hui d’un chimiste qui mettrait à part les méchants gaz, comme le chlore, les bons comme l’oxygène. Mais, si la chimie à ses débuts avait adopté ce classement, elle aurait fortement risqué de s’y enliser, au grand détriment de la connaissance des corps.

Gardons‑nous cependant de trop presser l’analogie. La nomenclature d’une science des hommes aura toujours ses traits particuliers. Celle des sciences du monde physique exclut le finalisme. Les mots de succès ou d’échec, de maladresse ou d’habileté ne sauraient y tenir, au mieux, que le rôle de fictions toujours grosses de dangers. Ils appartiennent au con­traire, au vocabulaire normal de l’histoire. Car l’histoire a affaire à des êtres capables, par nature, de fins consciemment poursuivies.

On peut admettre qu’un chef d’armées, qui engage une bataille, s’efforce ordinairement de la gagner. S’il la perd, les forces étant, de part et d’autre, approximativement égales, il sera parfaitement légitime de dire qu’il a mal manœuvré. Cet accident lui était‑il habituel ? On ne sortira pas du plus scrupuleux jugement de fait en observant que ce n’était sans doute pas un bien bon stratège. Soit encore une mutation monétaire, dont l’objet, était, je le suppose, de favoriser les débiteurs aux dépens des créanciers. La qualifier d’excellente ou de déplorable serait prendre parti en faveur p.72 d’un des deux groupes ; — par suite, transporter arbitrairement, dans le passé, une notion toute subjective du bien public. Mais imaginons que, d’aventure, l’opération destinée à alléger le poids des dettes ait abouti pratiquement — cela s’est vu — à un résultat opposé. « Elle échoua », disons‑nous, sans rien faire par là que de constater honnêtement une réalité. L’acte manqué est un des éléments essentiels de l’évolution humaine. Comme de toute psychologie.

Il y a plus. Notre général a‑t‑il, par hasard, conduit volontairement ses troupes à la défaite ? On n’hésitera pas à avancer qu’il a trahi : parce que tout bonnement c’est ainsi que la chose s’appelle. Il y aurait de la part de l’histoire une délicatesse un peu pédante à repousser le secours du simple et droit lexique de l’usage commun. Restera ensuite à rechercher ce que la morale commune du temps ou du groupe pensait d’un pareil acte.. La trahison peut être, à sa façon, un conformisme : témoin les condottieres de l’ancienne Italie.

Un mot, pour tout dire, domine et illumine nos études : « comprendre ». Ne disons pas que le bon historien est étranger aux passions ; il a du moins celle‑là. Mot, ne nous le dissimulons pas, lourd de difficultés ; mais aussi d’espoirs. Mot surtout chargé d’amitié. Jusque dans l’action, nous jugeons beaucoup trop. Il est si commode de crier « au poteau » ! Nous ne comprenons jamais assez. Qui diffère de nous — étranger, adver­saire politique — passe, presque nécessairement, pour un méchant. Même pour conduire les inévitables luttes, un peu plus d’intelligence des ames serait nécessaire ; à plus forte raison pour les éviter, quand il en est temps encore. L’histoire, à condition de renoncer elle‑même à ses faux airs d’ar­change, doit nous aider à guérir ce travers. Elle est une vaste expérience des variétés humaines, une longue rencontre des hommes. La vie, comme la science, a tout à gagner à ce que cette rencontre soit fraternelle.

II. — De la diversité des faits humains à l’unité des consciences

Comprendre, cependant, n’a rien d’une attitude de passivité. Pour faire une science, il faudra toujours deux choses : une matière, mais aussi un homme. La réalité humaine, comme celles du monde physique, est énorme et bigarrée. Une simple photographie, à supposer même que l’idée de cette reproduction mécaniquement intégrale eût un sens, serait illisible. Dira‑t‑on qu’entre le passé et nous les documents interposent déjà un premier filtre ? Sans doute, ils éliminent souvent à tort et à travers. Presque jamais, par contre, ils n’organisent conformément aux besoins d’un entendement qui veut connaitre. Comme tout savant, comme tout cerveau qui simplement perçoit, l’historien choisit et trie. En un mot, il analyse. Et d’abord, il découvre, pour les rapprocher, les semblables.

p.73 J’ai sous les yeux une inscription funéraire romaine : texte d’un seul bloc, établi dans un seul dessein. Rien de plus varié cependant que les témoignages qui, pêle‑mêle, y attendent le coup de baguette de l’érudit.

Nous attachons‑nous aux faits de langage ? Les mots, la syntaxe diront l’état du latin, tel qu’en ce temps et en ce lieu on s’efforçait de l’écrire et, par transparence à travers cette langue demi-savante, nous laisserons entrevoir le parler de tous les jours. Notre prédilection, au contraire, va‑t‑elle à l’étude des croyances ? Nous sommes en plein cœur des espoirs d’outre‑tombe. Au système politique ? Un nom d’empereur, une date de magistrature nous combleront d’aise. A l’économie ? L’épitaphe peut-être révèlera un métier ignoré. Et j’en passe. Au lieu d’un document isolé, considérons maintenant, connu par des documents nombreux et divers, un moment quelconque dans le déroulement d’une civilisation. Des hommes qui vivaient alors, il n’en était aucun qui ne participat presque simulta­nément à de multiples manifestations de la vitalité humaine ; qui ne parlat et ne se fit entendre de ses voisins ; qui n’eût ses dieux ; qui ne fût producteur, trafiquant ou simple consommateur ; qui, faute de tenir un rôle dans les événements politiques, n’en subit du moins les contre­coups. Toutes ces activités différentes, osera‑t‑on les retracer, sans choix ni regroupement, dans l’enchevêtrement même où nous les présentent chaque document ou chaque vie, individuelle ou collective ? Ce serait sacrifier la clarté non à l’ordre véritable du réel — qui est fait de naturelles affinités et de liaisons profondes — mais à l’ordre purement apparent du synchronisme. Un carnet d’expériences ne se confond pas avec le journal, minute par minute, de ce qui se passe dans le laboratoire.

Aussi bien, quand, dans le cours de l’évolution humaine, nous croyons discerner entre certains phénomènes ce que nous appelons une parenté, qu’entendons‑nous par là, sinon, que chaque type d’institutions, de croyances, de pratiques ou même d’événements, ainsi distingué, nous parait exprimer une tendance particulière, et jusqu’à un certain point, stable, de l’individu ou de la société ? Niera‑t‑on, par exemple, qu’à travers tous les contrastes il n’y ait entre les émotions religieuses quelque chose de commun ? Il en résulte nécessairement qu’on comprendra tou­jours mieux un fait humain, quel qu’il soit, si on possède déjà l’intelligence d’autres faits de même sorte. L’usage que le premier age féodal faisait de la monnaie, comme étalon des valeurs beaucoup plutôt que comme moyen de paiement, différait profondément des normes fixées par l’éco­nomie occidentale des environs de 1850 ; entre le régime monétaire du milieu du dix‑neuvième siècle et le nôtre, les contrastes à leur tour ne sont guère moins vifs. Un érudit pourtant, qui n’aurait rencontré la p.74 monnaie que vers l’an mil, je ne pense pas qu’il parviendrait aisément à saisir les originalités mêmes de son emploi à cette date. C’est ce qui justifie certaines spécialisations, en quelque sorte, verticales : dans le sens, cela va de soi, infiniment modeste, où les spécialisations sont jamais légitimes, c’est‑à‑dire comme remèdes contre le manque d’étendue de notre esprit et la brièveté de nos destins.

Il y a plus. A négliger d’ordonner rationnellement une matière qui nous est livrée toute brute, on n’aboutirait, en fin de compte, qu’à nier le temps ; par suite, l’histoire même. Car ce stade du latin, saurons‑nous le comprendre si nous le détachons du développement antérieur de la langue ? Cette structure de la propriété, ces croyances n’étaient pas, assurément, des commencements absolus. Dans la mesure où leur détermi­nation s’opère du plus ancien au plus récent, les phénomènes humains se com­mandent avant tout par chaines de phénomènes semblables. Les classer par genres, c’est donc mettre à nu des lignes de force d’une efficacité capitale.

Mais, s’écrieront certains, les distinctions que vous établissez ainsi, en tranchant à travers la vie même, elles ne sont que dans votre intel­ligence, elles ne sont pas dans la réalité, où tout s’emmêle. Vous usez donc d’ »  abstraction ». D’accord. Pourquoi avoir peur des mots ? Aucune science ne saurait se dispenser d’abstraction. Pas plus, d’ailleurs, que d’imagination. Il est significatif, soit dit en passant, que les mêmes esprits qui prétendent bannir la première manifestent généralement envers la seconde une égale mauvaise humeur. C’est, des deux parts, le même positivisme mal compris. Les sciences de l’homme ne font pas exception. En quoi la fonction chlorophylienne est‑elle plus « réelle », au sens de l’extrême réalisme, que la fonction économique ? Seules les classifications qui se reposeraient sur de fausses similitudes seraient funestes. Affaire à l’historien d’éprouver sans cesse les siennes, pour mieux prendre cons­cience de leurs raisons d’être et, s’il y a lieu, les réviser. Dans leur com­mun effort pour cerner le réel, elles peuvent d’ailleurs partir de points de vue très différents.

Voici, par exemple, l’ »  histoire du droit ». L’enseignement et le manuel, qui sont d’admirables instruments de sclérose, ont vulgarisé le nom. Que recouvre‑t‑il cependant ? Une règle de droit est une norme sociale, expli­citement impérative ; sanctionnée, en outre, par une autorité capable d’en imposer le respect à l’aide d’un système précis de contraintes et de peines. Pratiquement, de pareils préceptes peuvent régir les activités les plus différentes. Jamais ils ne sont seuls à les commander : nous obéis­sons constamment, dans notre conduite journalière, à des codes moraux, professionnels, mondains, souvent autrement impérieux que le Code tout court. Les frontières de celui-ci oscillent d’ailleurs sans cesse ; et, pour y être ou non insérée, une obligation socialement reconnue, si elle peut en recevoir plus ou moins de force ou de clarté, ne change évidemment pas de nature. Le droit, au sens strict du mot, est donc l’enveloppe p.75 formelle de réalités en elles‑mêmes beaucoup trop variées pour fournir avec profit l’objet d’une étude unique ; et il n’épuise aucune d’elles. La famille, je suppose — qu’il s’agisse de la petite famille matrimoniale d’aujourd’hui, en état de perpétuelles systoles et diastoles, ou du grand lignage médiéval, cette collectivité cimentée par un si tenace réseau de sentiments et d’in­térêts — suffira‑t‑il jamais, pour en pénétrer vraiment la vie, d’énumérer les uns après les autres les articles de n’importe quel droit familial ? On semble parfois l’avoir cru : avec quels décevants résultats, l’impuissance où nous demeurons encore aujourd’hui de retracer l’intime évolution de la famille française le dénonce assez.

Pourtant, il y a bien, dans la notion du fait juridique comme distinct des autres, quelque chose d’exact. C’est qu’au moins dans beaucoup de sociétés, l’application et, dans une large mesure, l’élaboration même des règles de droit ont été l’œuvre propre d’un groupe d’hommes relativement spécialisé et, dans ce rôle (que ses membres pouvaient, cela va de soi, combiner avec d’autres fonctions sociales), suffisamment autonome pour posséder ses traditions propres et, souvent, jusqu’à la pratique d’une méthode de raisonnement particulière. L’histoire du droit, en somme, pourrait bien n’avoir d’existence séparée que comme l’histoire des juristes : ce qui n’est pas, pour une branche d’une science des hommes, une si mauvaise façon d’exister. Entendue en ce sens, elle jette sur des phéno­mènes très divers, mais soumis à une action humaine commune, des lueurs, dans leur champ nécessairement limité, très révélatrices.

Un tout autre genre de division est représenté par la discipline qu’on s’est habitué à nommer « géographie humaine ». Ici, l’angle, de visée n’est pas demandé à l’action d’une mentalité de groupe (comme c’est le cas, sans qu’elle s’en doute toujours, pour l’histoire du droit). Il n’est pas pris non plus, à l’exemple de l’histoire religieuse ou de l’histoire écono­mique, dans la nature spécifique d’un fait humain : croyances, émotions, effusions du cœur, espoirs et tremblements qu’inspire l’image de forces transcendantes à l’humanité ; efforts pour satisfaire et organiser les besoins matériels. L’enquête se centre sur un type de liaisons communes à un grand nombre de phénomènes sociaux. L’ « anthropogéographie » étudie les sociétés dans leurs relations avec le milieu physique : échanges à double. sens, cela va de soi, où l’homme sans cesse agit sur les choses en même temps que celles‑ci sur lui. Dans ce cas encore, on n’a donc rien de plus ni rien de moins qu’une perspective, dont la légitimité se prouve par sa fécondité, mais que d’autres perspectives devront compléter. Tel est bien, en effet, en tout ordre de recherche, le rôle de l’analyse. La science ne décompose le réel qu’afin de mieux l’observer, grace à un jeu de feux croisés dont les rayons constamment se combinent et s’interpénè­trent. Le danger commence seulement quand chaque projecteur prétend à lui seul tout voir ; quand chaque canton du savoir se prend pour une patrie.

p.76 Une fois de plus cependant, méfions‑nous de postuler entre les sciences de la nature et une science des hommes, je ne sais quel parallélisme faus­sement géométrique. Dans la vue que j’ai de ma fenêtre, chaque savant prend son bien, sans trop s’occuper de l’ensemble. Le physicien explique le bleu du ciel ; le chimiste, l’eau du ruisseau ; le botaniste, l’herbe. Le soin de recomposer le paysage tel qu’il m’apparait et m’émeut, ils le laissent à l’art, si le peintre ou le poète veulent bien s’en charger. C’est que le paysage, comme unité, existe seulement dans ma conscience. Or, le propre de la méthode scientifique, comme ces formes du savoir la pra­tiquent et, par leur succès, la justifient, est d’abandonner délibérément le contemplateur, pour ne plus vouloir connaitre que les objets contemplés. Les liens que notre esprit tisse entre les choses leur paraissent arbitraires ; elles les brisent, de parti pris, pour rétablir une diversité à leur gré plus authentique. Déjà cependant, le monde organique pose à ses analystes des problèmes singulièrement plus délicats. Le biologiste peut bien, pour plus de commodité, étudier à part la respiration, la digestion, les fonctions motrices : il n’ignore pas que, par dessus tout cela, il y a l’individu dont il doit rendre compte. Mais les difficultés de l’histoire sont encore d’une autre essence. Car pour matière, elle a précisément, en dernier ressort, des consciences humaines. Les rapports qui se nouent à travers celles‑ci, les contaminations, voire les confusions dont elles sont le terrain cons­tituent, à ses yeux, la réalité même.

Or, homo religiosus, homo œconomicus, homo politicus, toute cette kyrielle d’hommes en us dont on pourrait, à plaisir, allonger la liste, le péril serait grave de les prendre pour autre chose que ce qu’ils sont en vérité : des fantômes commodes, à condition de ne pas devenir encombrants. Le seul être de chair et d’os est l’homme, sans plus, qui réunit à la fois tout cela.

Certes les consciences ont leurs cloisons intérieures, que certains d’entre nous se montrent particulièrement habiles à élever. Gustave Lenôtre s’étonnait inlassablement de trouver parmi les Terroristes tant d’excel­lents pères de famille. Même si nos grands révolutionnaires avaient été les authentiques buveurs de sang dont la peinture chatouillait si agréa­blement un public douillettement embourgeoisé, cette stupeur n’en per­sisterait pas moins à trahir une psychologie assez courte. Que d’hommes mènent, sur trois ou quatre plans différents, plusieurs vies qu’ils souhaitent distinctes et parviennent quelquefois à maintenir telles ?

De là, cependant, à nier l’unité foncière du moi et les constantes inter­pénétrations de ses diverses attitudes, il y a loin. Étaient‑ils l’un pour l’autre deux étrangers, Pascal mathématicien et Pascal chrétien ? Ne croisaient‑ils jamais leurs chemins, le docte médecin François Rabelais et maitre Alcofribas, de pantagruélique mémoire ? Lors même que les rôles alternativement tenus par l’acteur unique semblent s’opposer aussi brutalement que les personnages stéréotypés d’un mélodrame, il se peut qu’à y bien regarder cette antithèse soit seulement le masque d’une p.77 solidarité plus profonde. On s’est gaussé de l’élégiaque Florian qui, parait‑il, battait ses maitresses. Peut‑être ne répandait‑il dans ses vers tant de douceur que pour mieux se consoler de ne pas réussir à en mettre davan­tage dans sa conduite. Quand le marchand médiéval après avoir, à lon­gueur de journée, violé les commandements de l’Église sur l’usure et le juste prix allait s’agenouiller benoitement devant l’image de Notre‑Dame, puis, au soir de sa vie, accumulait les pieuses et aumônières fondations ; quand le grand manufacturier des « temps difficiles » batissait des hôpi­taux avec l’argent épargné sur les misérables salaires d’enfants en gue­nilles, cherchaient‑ils seulement, l’un et l’autre, comme on le dit d’ordi­naire, à contracter contre les foudres célestes une assez basse assurance, ou bien, par ces explosions de foi ou de charité, ne satisfaisaient‑ils pas aussi, sans trop se l’exprimer, les secrets besoins du cœur, que la dure pratique quotidienne les avait condamnés à refouler ? Il est des contra­dictions qui ressemblent fort à des évasions.



Passe‑t‑on des individus à la société ? Comme celle‑ci, de quelque façon qu’on la considère, ne saurait être après tout autre chose, ne disons pas qu’une somme (ce serait, sans doute, trop peu dire), du moins qu’un produit de consciences individuelles, on ne s’étonnera pas d’y retrouver le même jeu de perpétuelles interactions. C’est un fait certain que, du XIIe siècle à la Réforme au moins, les communautés de tisserands constituèrent un des terrains privilégiés des hérésies. Voilà assurément une belle matière pour une fiche d’histoire religieuse. Rangeons donc soigneusement ce bout de carton dans son tiroir. Dans les casiers voisins étiquetés, cette fois, « histoire économique », précipitons une seconde moisson de notes. Croirons‑nous en avoir terminé, par là, avec ces remu­antes petites sociétés de la navette ? Il nous restera encore à les expliquer, puisqu’un de leurs traits fondamentaux fut non de faire coexister le religieux avec l’économique, mais de les entrelacer. Frappé par « cette sorte de certitude, de sécurité, d’assiette morale », dont quelques géné­rations venues immédiatement avant la nôtre semblent avoir joui avec une si étonnante plénitude, Lucien Febvre en découvre, par dessus tout, deux raisons : l’empire sur les intelligences du système cosmologique de Laplace et « l’anormale fixité » du régime monétaire. Point de faits humains, de nature en apparence plus opposée que ceux‑là. Ils collaborèrent pourtant à donner à l’attitude mentale d’un groupe sa tonalité entre toutes caractéristique.

Sans doute, pas plus qu’au sein de n’importe quelle conscience person­nelle, ces rapports à l’échelle collective ne sont simples. On n’oserait plus écrire aujourd’hui, tout uniment, que la littérature est « l’expression de la société ». Du moins ne l’est‑elle nullement au sens où un miroir « ex­prime » l’objet reflété. Elle peut traduire des réactions de défense aussi bien qu’un accord. Elle charrie, presque inévitablement, un grand nombre de thèmes hérités, de mécanismes formels appris dans l’atelier, p.78 d’anciennes conventions esthétiques, qui sont autant de causes de retarde­ment. « A la même date », écrit avec sagacité H. Focillon, « le politique, l’économique, l’artistique n’occupent pas — [je préférerais, « n’occupent pas forcément »] — la même position sur leurs courbes respectives ». Mais c’est de ces décalages, précisément, que la vie sociale tient son rythme presque toujours heurté. De même, chez la plupart des individus, les diverses ames, pour parler le langage pluraliste de l’antique psychologie, ont rarement un age identique : combien d’hommes mûrs conservent encore des coins d’enfance !

Michelet expliquait, en 1837, à Sainte‑Beuve : « Si je n’avais fait entrer dans la narration que l’histoire politique, si je n’avais point tenu compte des éléments divers de l’histoire (religion, droit, géographie, littérature, art, etc ) mon allure eût été tout autre. Mais il fallait un grand mou­vement vital, parce que tous ces éléments divers gravitaient ensemble dans l’unité du récit. » En 1800 , Fustel de Coulanges, à son tour, disait à ses auditeurs de la Sorbonne : « Supposez cent spécialistes se partageant, par lots, le passé de la France ! croyez‑vous qu’à la fin ils aient fait l’his­toire de la France ? J’en doute beaucoup. Il leur manquera au moins le lien des faits : or, ce lien aussi est une vérité historique. » « Mouvement vital », « lien » : l’opposition des images est significative. Michelet pensait, sentait sous les espèces de l’organique ; fils d’un age auquel l’univers newtonien semblait donner le modèle achevé de la science, Fustel recevait ses métaphores de l’espace. Leur accord fondamental n’en rend qu’un son plus plein. Ces deux grands historiens étaient trop grands pour l’ignorer : pas plus qu’un individu, une civilisation n’a rien d’un jeu de patience, mécaniquement assemblé ; la connaissance des fragments, étudiés suc­cessivement, chacun pour soi, ne procurera jamais celle du tout ; elle ne procurera même pas celle des fragments eux‑mêmes.

Mais le travail de recomposition ne saurait venir qu’après l’analyse. Disons mieux : il n’est que le prolongement de l’analyse, comme sa raison d’être. Dans l’image primitive, contemplée plutôt qu’observée, comment eût‑on discerné des liaisons, puisque rien n’était distinct ? Leur réseau délicat ne pouvait apparaitre qu’une fois les faits d’abord classés par lignées spécifiques. Aussi bien, pour demeurer fidèle à la vie dans le cons­tant entrecroisement de ses actions et réactions, il n’est nullement néces­saire de prétendre l’embrasser tout entière, par une effort ordinairement trop vaste pour les possibilités d’un seul savant. Rien de plus légitime, rien souvent de plus salutaire que de centrer l’étude d’une société sur un de ses aspects particuliers, ou, mieux encore, sur un des problèmes précis que soulève tel ou tel de ces aspects : croyances, économie, structure des classes ou des groupes, crises politiques Par ce choix raisonné, les problèmes ne seront pas seulement, à l’ordinaire, plus fermement posés : il n’est pas jusqu’aux faits de contact et d’échange qui ne ressortiront avec plus de clarté. A condition, simplement, de vouloir les découvrir. p.79 Ces grands marchands de l’Europe de la Renaissance, vendeurs de draps ou d’épices, accapareurs de cuivre, de mercure ou d’alun, banquiers des empereurs et des rois, souhaitez‑vous les connaitre vraiment, dans leur marchandise même ? Souvenez‑vous qu’ils se faisaient peindre par Hol­bein, qu’ils lisaient Érasme ou Luther. L’attitude du vassal médiéval envers son seigneur, il faudra pour la comprendre vous informer aussi de son attitude envers son Dieu. L’historien ne sort jamais du temps ; mais par une oscillation nécessaire, que déjà le débat sur les origines nous a mise sous les yeux, il y considère tantôt les grandes ondes de phé­nomènes apparentés qui traversent, de part en part, la durée, tantôt le moment humain où ces courants se resserrent dans le nœud puissant des consciences.

III. — La nomenclature

Ce serait pourtant peu de chose que de se borner à discerner dans un homme ou une société les principaux aspects de leur activité. A l’in­térieur de chacun de ces grands groupes de faits, un nouveau et plus délicat effort d’analyse est nécessaire. Il faut distinguer les diverses insti­tutions qui composent un système politique, les diverses croyances, pra­tiques, émotions dont une religion est faite. Il faut, dans chacune de ces pièces et dans les ensembles même, caractériser les traits qui tantôt les rapprochent, tantôt les écartent des réalités de même ordre Problème de classement inséparable, à l’expérience, du problème fondamental de la nomenclature.

Car toute analyse veut d’abord, comme outil, un langage approprié ; un langage capable de dessiner avec précision les contours des faits, tout en conservant la souplesse nécessaire pour s’adapter progressivement aux découvertes, un langage surtout sans flottements ni équivoques. Or c’est là où le bat nous blesse, nous autres historiens. Un écrivain d’esprit aigu, qui ne nous aime guère, l’a bien vu : « Ce moment capital des défi­nitions et des conventions nettes et spéciales qui viennent remplacer les significations d’origine confuse et statistique n’est pas arrivé pour l’his­toire. » Ainsi parle M. Paul Valéry. Mais il est vrai que cette heure d’exac­titude n’est pas encore arrivée, est‑il impossible qu’elle sonne un jour ? Et, d’abord, pourquoi se montre‑t‑elle si lente à sonner ?

La chimie s’est forgé son matériel de signes. Voire ses mots : « gaz » est, si je ne me trompe, un des rares vocables authentiquement inventés que possède la langue française. C’est que la chimie avait le grand avan­tage de s’adresser à des réalités incapables, par nature, de se nommer elles‑mêmes. Le langage de la perception confuse, qu’elle a rejeté, n’était p.80 pas moins extérieur aux choses et, en ce sens, moins arbitraire que celui de l’observation classée et contrôlée, qu’elle lui a substitué : qu’on dise vitriol ou acide sulfurique, le corps n’y est jamais pour rien. Il en va tout autrement d’une science de l’humanité. Pour donner des noms à leurs actes, à leurs croyances et aux divers aspects de leur vie de société, les hommes n’ont pas attendu de les voir devenir l’objet d’une recherche désintéressée. Son vocabulaire, l’histoire le reçoit donc, pour la plus grande part, de la matière même de son étude. Elle l’accepte, déjà fatigué et déformé par un long emploi ; ambigu d’ailleurs, souvent dès l’origine, comme tout système d’expressions qui n’est pas issu de l’effort sévère­ment concerté des techniciens.

Le pis est que ces emprunts mêmes manquent d’unité. Les documents tendent à imposer leur nomenclature ; l’historien, s’il les écoute, écrit sous la dictée d’une époque chaque fois différente. Mais il pense d’autre part, naturellement, selon les catégories de son propre temps ; par suite, avec les mots de celui-ci. Quand nous parlons de patriciens, un contem­porain du vieux Caton nous eût compris ; l’auteur par contre, qui évoque le rôle de la « bourgeoisie » dans les crises de l’Empire romain, comment traduirait‑il en latin le nom ou l’idée ? Ainsi deux orientations distinctes se partagent, presque nécessairement, le langage de l’histoire. Voyons‑les tour à tour.

Reproduire ou calquer la terminologie du passé peut paraitre, au premier abord, une démarche assez sûre. Elle se heurte, pourtant, dans l’application à de multiples difficultés.

C’est d’abord que les changements des choses sont loin d’entrainer toujours des changements parallèles, dans leurs noms. Telle est la suite naturelle du caractère traditionaliste inhérent à tout langage, comme de la faiblesse d’invention dont souffrent la plupart des hommes.

L’observation vaut même pour l’outillage, sujet pourtant à des modi­fications ordinairement assez tranchées. Quand mon voisin me dit : « Je sors en voiture », dois‑je comprendre qu’il parle d’un véhicule à cheval ou d’une automobile ? Seule l’expérience que je puis avoir, à l’avance, de sa remise ou de son garage me permettra de répondre. Aratrum dési­gnait, en principe, l’instrument de labour sans roues ; carruca, celui qui en était pourvu. Comme, cependant, le premier apparut avant le second, serai-je assuré, si je rencontre dans un texte le vieux mot, qu’il n’a pas été simplement maintenu à un nouvel outil ? Inversement, Mathieu de Dombasle a appelé « charrue » l’instrument qu’il avait imaginé et qui, privé de roues, était, au vrai, un araire.

p.81 Combien, toutefois, cet attachement au nom hérité n’apparait‑il pas plus fort dès qu’on considère des réalités d’un ordre moins matériel ? C’est que les transformations, en pareil cas, s’opèrent presque toujours trop lentement pour être perceptibles aux hommes mêmes qu’elles affectent. Ils n’éprouvent pas le besoin de changer l’étiquette parce que le change­ment du contenu leur échappe. Le mot latin servus, qui a donné en fran­çais serf, a traversé les siècles. Mais au prix de tant d’altérations succes­sives dans la condition ainsi désignée qu’entre le servus de l’ancienne Rome et le serf de la France de saint Louis, les contrastes l’emportaient de beaucoup sur les ressemblances. Aussi les historiens ont‑ils générale­ment pris le parti de réserver « serf » au moyen age. S’agit‑il de l’anti­quité ? Ils parlent « d’esclaves ». Autrement dit, au décalque ils pré­fèrent, en l’occurrence, l’équivalent. Non sans sacrifier à l’exactitude intrinsèque du langage un peu de l’harmonie de ses couleurs ; car le terme, qu’ils transplantent ainsi dans un entourage romain, naquit seulement aux environs de l’an mil, sur les marchés de chair humaine où les captifs slaves semblaient fournir le modèle même d’une entière sujétion, devenue tout à fait étrangère aux serfs indigènes de l’Occident. L’artifice est com­mode, tant qu’on s’en tient aux extrêmes. Dans l’intervalle, où faudra‑t‑il que, devant le serf, l’esclave s’efface ? C’est l’éternel sophisme du tas de blé. De toutes façons, nous voilà donc contraints, pour rendre justice aux faits eux‑mêmes, de substituer à leur langage une nomenclature, sinon proprement inventée, du moins remaniée et décalée.

Réciproquement, il arrive aussi que les noms varient, dans le temps ou dans l’espace, indépendamment de toute variation dans les choses.

Quelquefois, ce sont les causes particulières à l’évolution du langage qui entrainent l’effacement du mot, sans que l’objet ou l’acte soit le moins du monde touché. Car les faits linguistiques ont leur coefficient propre de résistance ou de ductilité. Constatant la disparition dans les langues romanes du verbe latin emere, et son remplacement par d’autres verbes d’origines très différentes — « acheter », « comprar », etc — un érudit, naguère, a cru pouvoir en tirer les conclusions les plus étendues, les plus ingénieuses sur les transformations qui, dans les sociétés héritières de Rome, auraient affecté le régime des échanges. Que ne s’était‑il de­mandé si ce fait indiscutable pouvait être traité comme un fait isolé ! Rien n’a été plus commun, au contraire, dans les parlers issus du latin, que la chute des mots trop courts ; l’anémie des syllabes atones les avait peu à peu rendus presque indistincts. Le phénomène est d’ordre stricte­ment phonétique, et l’erreur amuse d’avoir pris une aventure de la pro­nonciation pour un trait de civilisation économique.

Ailleurs ce sont les conditions sociales qui s’opposent à l’établissement ou au maintien d’un vocabulaire uniforme. Dans des sociétés très mor­celées, comme celles de notre moyen age, il était fréquent que des insti­tutions foncièrement identiques fussent, selon les lieux, désignées par des p.82 termes très différents. De nos jours encore, les parlers ruraux s’écartent beaucoup entre eux, jusque dans les notations des objets les plus communs et des coutumes les plus universelles. Dans la province du Centre, où j’écris ces lignes, on appelle « village » ce qui, dans le Nord, serait dénommé « hameau ». Le village du Nord est ici un « bourg ». Ces divergences ver­bales présentent, en elles‑mêmes, des faits très dignes d’attention. A y conformer, cependant, sa propre terminologie, l’historien ne compro­mettrait pas seulement l’intelligibilité de son discours ; il s’interdirait jusqu’au travail de classement, qui figure au premier rang de ses devoirs.

Notre science ne dispose pas, comme les mathématiques ou la chimie, d’un système de symboles détaché de toute langue nationale. L’historien parle uniquement avec des mots ; donc, avec ceux de son pays. Se trouve-­t‑il en présence de réalités qui s’exprimèrent dans une langue étrangère ? Force lui est de traduire. A cela, point d’obstacles sérieux, tant que les mots se rapportent à des choses ou à des actions banales : cette monnaie courante du vocabulaire s’échange aisément au pair. Aussitôt, par contre, qu’apparaissent des institutions, des croyances, des coutumes, qui parti­cipent plus profondément à la vie propre d’une société, la transposition dans une autre langue, faite à l’image d’une société différente, devient une entreprise grosse de périls. Car choisir l’équivalent, c’est postuler une ressemblance.

Nous résignerons‑nous donc, en désespoir de cause, à conserver, quitte à l’expliquer, le terme originel ? Assurément, il le faudra bien quelquefois. Quand on vit, en 1919, la Constitution de Weimar maintenir à l’État allemand son vieux nom de Reich : « Étrange République, s’exclamèrent chez nous certains publicistes — ne la voilà‑t‑il pas qui persiste à se dire Empire » La vérité n’est pas seulement que Reich n’évoque nullement par lui-même l’idée d’un empereur ; associé aux images d’une histoire politique perpétuellement oscillante entre le particularisme et l’unité, le mot rend un son beaucoup trop spécifiquement allemand pour souffrir, dans une langue où se reflète un tout autre passé national, la moindre tentative de traduction.

Cette reproduction mécanique, cependant, véritable solution de moindre effort, comment la généraliser ? Laissons même tout souci de propreté de langage : il serait pourtant facheux, avouons‑le, de voir les historiens encombrant leurs propos de vocables étrangers, imiter ces auteurs de romans rustiques qui, à force de patoiser, glissent à un jargon où les champs ne se reconnaitraient pas mieux que la ville. En renonçant à tout essai d’équivalence, c’est souvent à la réalité même que l’on ferait tort. Un usage qui remonte, je crois, au dix‑huitième siècle, veut que serf en français, ou des mots de sens voisin dans les autres langues p.83 occidentales, soient employés à désigner le chriépostnoï de l’ancienne Russie tsariste. Un rapprochement plus malencontreux pouvait difficilement être imaginé. Là‑bas, un régime d’attache à la glèbe, peu à peu transformé en un véritable esclavage ; chez nous, une forme de dépendance person­nelle qui, malgré sa rigueur, était très loin de traiter l’homme comme une chose dépourvue de tous droits : le prétendu servage russe n’avait à peu près rien de commun avec notre servage médiéval. Cependant, dire tout bonnement « chriépostnoï » ne nous avancerait guère. Car il a existé en Roumanie, en Hongrie, en Pologne et jusque dans l’Allemagne orien­tale, des types de sujétion paysanne étroitement apparentés à celui qui s’établit en Russie. Faudra‑t‑il, tout à tour, parler roumain, hongrois, polonais, allemand ou russe ? Une fois de plus, l’essentiel échapperait, qui est de restituer les liaisons profondes des faits, en les exprimant par une juste nomenclature.

L’étiquette a été mal choisie. Une étiquette commune, surimposée par conséquent aux noms nationaux, au lieu de les copier, n’en demeure pas moins nécessaire. Là encore, la passivité est interdite.

De nombreuses sociétés ont pratiqué ce qu’on peut appeler un bilin­guisme hiérarchique. Deux langues s’affrontaient, l’une populaire, l’autre savante. Ce qui se pensait et se disait couramment dans la première s’écrivait, exclusivement ou de préférence, dans la seconde. Ainsi, l’Abys­sinie, du XIe au XVIIe siècle, écrivit le guèze, parla l’amharique. Ainsi les Évangiles ont rapporté en grec, qui était alors la grande langue de culture de l’Orient, des propos qu’il faut supposer échangés en araméen. Ainsi, plus près de nous, le moyen age, pendant longtemps, ne s’administra, ne se raconta lui-même qu’en latin. Héritées de civilisations mortes ou empruntées à des civilisations étrangères, ces langues de lettrés, de prêtres et de notaires devaient nécessairement exprimer beaucoup de réalités pour lesquelles elles n’étaient originellement point faites. Elles n’y par­venaient qu’à l’aide de tout un système de transpositions, d’une inévi­table gaucherie.

Or c’est par ses écrits que — témoignages matériels exceptés — nous connaissons une société. Celles où triompha un pareil dualisme de langage ne nous apparaissent donc, dans beaucoup de leurs traits principaux, qu’à travers un voile d’à peu près. Parfois même, un écran supplémentaire s’interpose. Le grand cadastre de l’Angleterre que fit établir Guillaume le Conquérant, le fameux « livre du Jugement » (Domesday Book), fut l’œuvre de clercs normands ou manceaux. Ils ne décrivirent pas seulement en latin des institutions spécifiquement anglaises ; ils les avaient d’abord repensées en français. Lorsqu’il se heurte à ces nomenclatures par substi­tution de termes, l’historien n’a d’autre ressource que de refaire, à rebours, p.84 le travail. Si les correspondances ont été commodément choisies et surtout appliquées avec suite, la tache sera relativement aisée. On n’aura pas beaucoup de peine à reconnaitre, derrière les « consuls » des chroniqueurs, les comtes de la réalité. — Il se rencontre, malheureusement, des cas moins favorables. Qu’était le colonus de nos chartes des XIe et XIIe siècles ? Question dépourvue de sens. Sans héritier, en effet, dans la langue vulgaire, parce qu’il avait cessé de rien évoquer de vivant, le mot ne représentait qu’un artifice de traduction, employé par les notaires pour désigner tour à tour, en beau latin classique, des conditions juridiques ou économiques très diverses.



Aussi bien, cette opposition de deux langues forcément différentes ne figure en vérité que le cas‑limite de contrastes communs à toutes les sociétés. Jusque dans les nations les plus unifiées, comme la nôtre, chaque petite collectivité professionnelle, chaque groupe caractérisé par la culture ou la fortune possède son système d’expression particulier. Or, tous les groupes n’écrivent pas ou n’écrivent pas autant, ou n’ont pas autant de chances de faire passer leurs écrits à la postérité. Chacun le sait : il est rare que le procès‑verbal d’un interrogatoire judiciaire reproduise littéralement les paroles prononcées ; le greffier, presque spontanément, ordonne, clarifie, rétablit la syntaxe, émonde les mots jugés trop vul­gaires. Les civilisations du passé ont eu aussi leurs greffiers ; chroniqueurs, juristes surtout. Ce sont eux dont la voix, avant tout autre, nous est parvenue. Gardons‑nous d’oublier que les mots dont ils usaient, les clas­sifications qu’ils proposaient par ces mots, étaient le résultat d’une élabo­ration savante, souvent exagérément influencée par la tradition. Quel étonnement, peut‑être si, au lieu de peiner sur la terminologie embrouillée (et probablement artificielle) des censiers et des capitulaires carolingiens, nous pouvions, promenant nos pas dans un village de ce temps, écouter les paysans nommant entre eux leurs conditions ou les seigneurs celles de leurs sujets ? Sans doute, cette description de la pratique quoti­dienne par elle‑même ne nous donnerait pas, non plus, toute la vie ; car les tentatives d’expression et, par suite, d’interprétation, qui viennent des doctes ou des hommes de loi constituent, elles aussi, des forces concrètement agissantes ; ce serait, du moins, atteindre une fibre pro­fonde. Quel enseignement si — le dieu fût‑il d’hier ou d’aujourd’hui — nous réussissions à surprendre sur les lèvres des humbles leur véritable prière ! A supposer, cependant, qu’ils aient su, eux‑mêmes, traduire sans les mutiler les élans de leur cœur.

Car là est, en dernier ressort, le grand obstacle. Rien n’est plus difficile à un homme que de s’exprimer lui-même. Mais nous n’éprouvons guère moins de peine à trouver, pour les fluides réalités sociales qui sont la trame de notre existence, des noms exempts à la fois d’ambiguïté et de fausse rigueur. Les termes les plus usuels ne sont jamais que des appro­ximations. Même les termes de foi, qu’on imaginerait volontiers de sens p.85 strict. Scrutant la carte religieuse de la France, voyez combien de dis­tinctions nuancées un savant, comme M. Le Bras, est aujourd’hui contraint de substituer à cette trop simple étiquette : « catholique » ? Il y a là de quoi faire réfléchir les historiens qui, du haut de leur croyance (parfois, et plus souvent peut‑être, de leur incroyance), tranchent roidement du catholicisme d’un Érasme. D’autres réalités, très vivantes, ont manqué à rencontrer les mots qu’il fallait. Un ouvrier, de nos jours, parle aisément de sa conscience de classe : fût‑elle, d’aventure, assez faible. Je ne crois pas que ce sentiment de solidarité raisonnée et armée se soit jamais mani­festé avec plus de force ni de clarté que parmi les manouvriers de nos campagnes du Nord, vers la fin de l’Ancien Régime ; diverses pétitions, certains cahiers de 1789 nous en ont conservé de poignants échos. Le sentiment, cependant, ne pouvait alors se nommer, parce qu’il n’avait pas encore de nom.

Pour tout résumer d’un mot, le vocabulaire des documents n’est, à sa façon, rien d’autre qu’un témoignage. Précieux, sans doute, entre tous ; mais, comme tous les témoignages, imparfait ; donc, sujet à critique. Chaque terme important, chaque tour de style caractéristique devient un véritable élément de connaissance — mais seulement une fois confronté avec son entourage ; replacé dans l’usage de l’époque, du milieu ou de l’auteur ; défendu surtout, lorsqu’il a longuement survécu, contre le danger toujours présent du contre‑sens par anachronisme. L’onction royale était volontiers, au XIIe siècle, traitée de sacrement ; propos gros de signification assurément — dépourvu cependant, à cette date, de la valeur singulièrement plus forte que lui attribuerait, aujourd’hui, une théologie raidie dans ses définitions et, par suite, dans son lexique. L’avè­nement du nom est toujours un grand fait, même si la chose avait précédé ; car il marque l’époque décisive de la prise de conscience. Quel pas, le jour où les adeptes d’une foi nouvelle se dirent eux‑mêmes chrétiens ! Certains de nos ainés, comme Fustel de Coulanges, nous ont donné d’admi­rables modèles de cette étude des sens, de cette « sémantique historique ». Depuis leur temps, les progrès de la linguistique ont encore aiguisé l’outil. Puissent les jeunes chercheurs ne pas se lasser de le manier et surtout en porter l’emploi jusque dans les époques les plus proches de nous, qui sont, à, cet égard, de beaucoup les moins bien explorées.

Certes, si incomplète que soit généralement l’adhérence, les noms tiennent, malgré tout, aux réalités d’une prise beaucoup trop forte pour permettre jamais de décrire une société sans qu’un large emploi soit fait de ses mots, dûment expliqués et interprétés. Nous n’imiterons pas les éternels traducteurs du moyen age. Nous parlerons de comtes quand il s’agira de comtes, de consuls si Rome est en scène. Un grand progrès p.86 a été accompli dans l’intelligence des religions helléniques lorsque, sur les lèvres des érudits, Jupiter s’est vu définitivement détrôné par Zeus. Mais ceci touche surtout le détail des institutions, de l’outillage ou des croyances. Estimer que la nomenclature des documents puisse suffire entièrement à fixer la nôtre reviendrait, en somme, à admettre qu’ils nous apportent l’analyse toute prête. L’histoire, en ce cas, n’aurait plus grand’chose à faire. Heureusement, pour notre plaisir, il n’en est rien. C’est pourquoi nous sommes contraints de chercher ailleurs nos grands cadres de classement.

Pour les fournir, tout un lexique déjà s’offre à nous, dont la généralité se veut supérieure aux résonances d’aucune époque particulière. Élaboré, sans dessein préétabli, par les retouches successives de plusieurs géné­rations d’historiens, il réunit des éléments de date et de provenance très diverses. « Féodal ». « féodalité », termes de basoche, tirés du Palais dès le XVIIIe siècle par Boulainvilliers, puis par Montesquieu — pour devenir les étiquettes, assez gauches, d’un type de structure sociale lui-même assez mal défini. « Capital », mot d’usurier et de comptable, dont les économistes de bonne heure étendirent beaucoup la signification. « Capi­taliste », lointain débris du jargon des spéculateurs, dans les premières bourses européennes. Mais « capitalisme », qui tient aujourd’hui, dans nos classiques, une place bien plus considérable, est tout jeune : il porte sa désinence comme une marque d’origine (Kapitalismus). « Révolution » a échangé, pour un sens très humain, ses anciennes associations astrolo­giques ; dans le ciel, c’était, c’est encore, un mouvement régulier et qui sans cesse revient sur lui-même ; sur terre, désormais, une brusque crise toute tendue vers l’avant. « Prolétaire » se costume à l’antique, comme les hommes de 89 qui, à la suite de Rousseau, firent sa fortune : mais Marx, après Babeuf, y a pour toujours mis sa griffe. L’Amérique même a donné « totem » et l’Océanie « tabou » : emprunts d’ethnographes, devant lesquels hésite encore le classicisme de certains historiens

Ni cette variété d’origines, ni ces déviations de sens ne sont une gêne. Un mot vaut beaucoup moins par son étymologie que par l’usage qui en est fait. Si capitalisme, même dans ses applications les plus larges, est loin de s’étendre à tous les régimes économiques où le capital des prêteurs d’argent joua un rôle ; si féodal sert couramment à caractériser des so­ciétés dont le fief ne fut certes pas le trait le plus significatif : il n’y a rien là qui contredise l’universelle pratique de toutes les sciences, obligées (du moment qu’elles ne se contentent pas de purs symboles algébriques) à puiser dans le vocabulaire mêlé de la vie quotidienne. Se scandalisera‑t‑on si le physicien persiste à nommer atome, c’est‑à‑dire indivisible, l’objet de ses plus audacieuses dissections ?

p.87 Autrement redoutables sont les effluves émotives dont tant de ces mots nous arrivent chargés. Les puissances du sentiment favorisent rare­ment la précision, dans le langage.

L’usage, jusque chez les historiens, tend à embrouiller, de la façon la plus facheuse, les deux expressions de « régime féodal » et de « régime seigneurial ». C’est arbitrairement assimiler, au réseau de liens de dépen­dance caractéristique d’une aristocratie guerrière, un type de sujétion paysanne qui, très différent de nature, avait, en outre, pris naissance beaucoup plus tôt, dura plus longtemps et fut, à travers le monde, beau­coup plus répandu.

Le quiproquo remonte au XVIIIe siècle. La vassalité et le fief conti­nuaient alors d’exister, mais à l’état de simples formes juridiques, depuis plusieurs siècles à peu près vides de substance. Issue de ce même passé, la seigneurie, au contraire, demeurait bien vivante. Dans cet héritage, les écrivains politiques ne surent pas faire de distinctions. Ce n’était pas seulement qu’ils comprenaient mal. Pour la plupart, ils ne le considé­raient pas froidement. Ils en détestaient à la fois les archaïsmes et, plus encore, ce qu’il s’obstinait à contenir de forces oppressives. Une com­mune condamnation enveloppait le tout. Puis la Révolution abolit, simul­tanément et sous un nom unique, avec les institutions proprement féodales, la seigneurie. Il n’en subsista plus qu’un souvenir, mais tenace et que l’image des luttes des derniers temps colorait de teintes vives. La confusion désormais était acquise. Née de la passion, elle res­tait toute prête à s’étendre encore, sous l’effet. de passions nouvelles. Aujourd’hui même, quand nous évoquons à tort et à travers les « féo­dalités » industrielles ou bancaires, est‑ce tout à fait calmement. Il y a toujours, là derrière, un reflet de brûlements de chateaux, durant l’ardent été de 89.

Or, tel est malheureusement le sort de beaucoup de nos mots. Ils con­tinuent à vivre à côté de nous, d’une trouble vie de place publique. Ce n’est pas un historien dont les harangues nous somment aujourd’hui d’identifier capitalisme et communisme. De signes souvent variables, selon les milieux ou les moments, ces coefficients d’affectivité n’engen­drent que plus d’équivoques. Devant le nom de révolution, les ultras de 1815 se voilaient la face. Ceux de 1940 en camouflent leur coup d’État.

Supposons, cependant, notre vocabulaire définitivement rendu à l’impas­sibilité. Les plus intellectuelles des langues ont aussi leurs pièges. Certes, on n’éprouve pas ici la moindre tentation de rééditer les « plaisanteries nominalistes » dont François Simiand s’étonnait naguère, avec raison, de voir réserver aux sciences de l’homme « le singulier privilège ». De quel p.88 droit nous refuser les facilités de langage, indispensables à toute con­naissance rationnelle ? Parlons‑nous, par exemple, de machinisme ? Ce n’est nullement créer une entité. Sous un nom expressif, c’est grouper des faits, concrets à souhait et dont la similitude que le nom a proprement pour objet de signifier est aussi une réalité. En soi, ces rubriques n’ont donc rien que de légitime. Leur vrai danger vient de leur commodité même. Mal choisi ou trop mécaniquement appliqué, le symbole (qui n’était là que pour aider à l’analyse) finit par dispenser d’analyser. Par là, il fomente l’anachronisme : entre tous les péchés, au regard d’une science du temps, le plus impardonnable.

Les sociétés médiévales distinguaient deux grandes conditions humaines : il y avait des hommes libres, d’autres qui passaient pour ne l’être point. Mais la notion de liberté est de celles que chaque époque remanie à son gré. Certains historiens ont donc jugé de nos jours qu’au sens prétendument normal du mot, c’est‑à‑dire au leur, les non‑libres du moyen age avaient été mal nommés. Ce n’étaient, disent‑ils, que des « demi-libres ». Mot inventé sans aucun appui dans les textes, cet intrus, en tout état de cause, serait encombrant. Il n’est malheureusement pas que cela. Par une conséquence à peu près inévitable, la fausse rigueur qu’il donnait au langage a paru rendre superflue toute recherche vraiment approfondie sur la frontière de la liberté et de la servitude, telle que ces civilisations en concevaient l’image : limite souvent incertaine, variable même selon les parti pris du moment ou de groupe, mais dont un des caractères essentiels fut, justement, de n’avoir jamais souffert cette zone marginale que suggère, avec une malencontreuse insistance, le nom de demi-liberté Une nomenclature imposée au passé aboutira toujours à la défor­mer, si elle a pour dessein ou seulement pour résultat de ramener ses ca­tégories aux nôtres, haussées pour l’occasion jusqu’à l’éternel. Ces éti­quettes‑là, il n’y a envers elles d’autre attitude raisonnable que de les éliminer.

Capitalisme a été un mot utile. Il le redeviendra, sans doute, quand on aura réussi à le laver de toutes les équivoques dont, à mesure qu’il passait plus avant dans l’usage courant, il s’est de plus en plus chargé. Pour l’instant, transporté sans précaution à travers les civilisations les plus diverses, il aboutit, presque fatalement, à en masquer les originalités. « Capitaliste », le régime économique du XVIe siècle ? Il se peut. Considérez cependant cette sorte d’universelle découverte du gain d’argent, filtrant alors du haut en bas de la société, agrippant le marchand ou le notaire de village aussi bien que le gros banquier d’Augsbourg ou de Lyon ; voyez l’accent mis sur le prêt ou la spéculation commerciale beaucoup plus tôt que sur l’organisation de la production : dans sa contexture humaine, qu’il était donc différent, ce « capitalisme » de la Renaissance, du système bien plus hiérarchisé, du système manufacturier, du système saint‑simonien de l’ère de la révolution industrielle ! Qui, à son tour

p.89 Aussi bien, une remarque très simple suffirait à mettre on garde. Le capitalisme, non plus d’une époque déterminée, mais le capitalisme en soi, le capitalisme avec un grand C, à quelle date en fixer l’apparition ? dans l’Italie du XIIe siècle ? dans la Flandre du XIIIe ? au temps des Fugger et de la Bourse d’Anvers ? au XVIIIe siècle, voire au XIXe ? Autant d’historiens, autant d’actes de naissance. Presque aussi nombreux, en vérité, que ceux de cette Bourgeoisie dont les manuels scolaires fêtent l’accession au pouvoir, selon les périodes successivement proposées aux méditations de nos marmots, tantôt sous Philippe le Bel, tantôt sous Louis XIV, à moins que ce ne soit en 1789 ou en 1830 Peut‑être, après tout, n’était‑ce pas exactement la même bourgeoisie ? Pas plus que le même capitalisme .

Et voilà, je crois, où nous touchons le fond des choses. On se souvient de la jolie phrase de Fontenelle : Leibniz, disait‑il, « pose des définitions exactes, qui le privent de l’agréable liberté d’abuser des termes dans les occasions ». Agréable, je ne sais ; périlleuse certainement. C’est une liberté qui ne nous est que trop familière. L’historien définit rarement. Il pourrait, en effet, juger ce soin superflu, s’il puisait dans un usage lui-même de sens strict. Comme tel n’est pas le cas, il n’a, jusque dans l’emploi de ses mots‑clefs, guère d’autre guide que son instinct personnel. Il étend, restreint, déforme despotiquement les significations — sans avertir le lecteur ; sans toujours s’en bien rendre compte lui-même. Que de « féoda­lités », de par le monde, depuis la Chine jusqu’à la Grèce des Achéens aux belles cnémides ? Pour la plupart, elles ne se ressemblent guère. C’est que chaque historien, ou peu s’en faut, comprend le nom à sa guise.

Définissons‑nous, cependant, par aventure ? Le plus souvent, c’est, chacun pour nous. Rien de plus significatif que le cas d’un analyste de l’économie aussi pénétrant que John Meynard Keynes. Il n’est presque aucun de ses livres où on ne le voie d’abord, s’emparant de termes, par exception, assez bien fixés, leur décréter des sens tout neufs : changeant, parfois, d’ouvrage à ouvrage ; volontairement éloignés, en tout cas, de la commune pratique. Curieux travers des sciences de l’homme qui, d’avoir longtemps figuré parmi les « belles‑lettres », semblent garder quelque chose de l’impénitent individualisme de l’art ! Conçoit‑on un chimiste disant : « il faut, pour former une molécule d’eau, deux corps : l’un fournit deux atomes, l’autre un seul : dans mon vocabulaire, c’est le premier qui s’appellera oxygène et le second hydrogène » ? Si bien définis qu’on les suppose, des langages d’historiens, côte à côte alignés, ne feront jamais le langage de l’histoire.

p.90 A dire vrai, des efforts mieux concertés ont été, çà et là, tentés ; par des groupes de spécialistes que la jeunesse relative de leurs disciplines semble mettre à l’abri des pires routines corporatives (linguistes, ethno­graphes, géographes) ; pour l’histoire tout entière, par le Centre de Syn­thèse, Toujours à l’affût des services à rendre et des exemples à donner. On doit beaucoup en attendre. Mais moins encore, peut‑être, que des progrès d’une diffuse bonne volonté. Un jour viendra, sans doute, où une série d’ententes permettront de préciser la nomenclature, puis, d’étape en étape, de l’affiner. Alors même, l’initiative du chercheur conservera traditionnellement, les articulations de son récit : quand, du moins, elle ne se contentait pas, se faisant annales, de boitiller de millésime en millé­sime.

L’une détruisant l’autre, les dominations des peuples conquérants traçaient les grandes époques. La mémoire collective du moyen age presque tout entier vécut ainsi du mythe biblique des Quatre Empires assyrien, perse, grec, romain. Moule incommode., pourtant, s’il en fut. Il ne contraignait pas seulement, par soumission au texte sacré, de pro­longer jusqu’au présent le mirage d’une fictive unité romaine. Par un paradoxe étrange dans une société de chrétiens — comme il doit l’être aujourd’hui aux yeux de tout historien — la Passion semblait, dans la marche de l’humanité, un relais moins notable que les victoires d’illustres ravageurs de provinces. Quant aux divisions plus petites, la succession des monarques, dans chaque nation, leur donnait leurs limites.

Ces habitudes se sont prouvées merveilleusement tenaces. Fidèle miroir de l’école française, aux environs de 1900, l’Histoire de France avance encore en achoppant de règne en règne ; à chaque mort de prince, racontée avec le détail qui s’attache aux grands événements, elle marque une halte. N’est‑il plus de rois ? Les systèmes de gouvernement, par bonheur, sont, eux aussi, mortels : leurs révolutions servent donc de jalons. Plus près de nous, c’est par « prépondérances » nationales — équivalents édul­corés des Empires d’autrefois — qu’une importante collection de manuels segmente volontiers le cours de l’histoire moderne. Espagnole, française, anglaise, ces hégémonies sont — est‑il besoin de le dire — de nature diplomatique et militaire. Le reste se range comme il peut.

Voilà beau temps cependant, que le XVIIIe siècle avait fait entendre sa protestation. « Il semble, écrivait Voltaire, que depuis quatorze cents ans, il n’y ait eu dans les Gaules que des rois, des ministres et des généraux. » Peu à peu, des divisions nouvelles apparurent donc, qui, ­étrangères à l’obsession impérialiste ou monarchique, entendaient se régler sur des phénomènes plus profonds. « Féodalité », comme nom d’une période autant que d’un système social et politique, date, on l’a vu, de ce temps. Mais, entre toutes, les destinées du mot de « moyen age » sont instructives.



p.91 Par son origine lointaine, il était lui-même médiéval. Il appartenait au vocabulaire de ce prophétisme à demi-hérétique qui, depuis le XIIIe siècle surtout, avait séduit tant d’ames inquiètes. L’Incarnation avait mis fin à l’Ancienne Loi. Elle n’avait pas établi le Royaume de Dieu. Tendu vers l’espérance de ce jour béni, le temps présent n’était donc qu’un age intermédiaire, un medium aevum. Puis, dès les premiers huma­nistes, semble‑t‑il, auxquels cette langue mystique demeurait familière, l’image fut détournée vers des réalités plus profanes. En un sens, le règne de l’Esprit était venu. C’était cette « restauration » des lettres et de la pensée, dont la conscience, chez les meilleurs, se faisait alors si vive : témoin Rabelais, témoin Ronsard. L’ »  age moyen » était clos qui, entre la féconde Antiquité et sa nouvelle Révélation, n’avait figuré, lui aussi, qu’une longue attente. Ainsi entendue, l’expression, pendant plusieurs générations, vécut obscurément, bornée sans doute à quelques cercles érudits. Ce fut, croit‑on, tout à la fin du XVIIe siècle qu’un Allemand, un modeste faiseur de manuels, Christophe Keller, imagina, dans un ouvrage d’histoire générale, d’étiqueter « moyen age » toute la période, beaucoup plus que millénaire, qui va des Invasions à la Renaissance. L’usage introduit, on ne sait trop par quels chenaux, prit définitivement droit de cité dans l’historiographie européenne et, notamment, française, vers le tempe de Guizot et de Michelet.

Voltaire l’avait ignoré. « Vous voulez enfin surmonter le dégoût que vous cause l’Histoire moderne, depuis la décadence de l’Empire romain » on a reconnu la première phrase de l’Essai sur les Mœurs. N’en doutons point pourtant : c’est bien l’esprit de l’Essai qui, si puissant sur les géné­rations suivantes, fit le succès de « moyen age ». Comme d’ailleurs, de son pendant presque nécessaire, Renaissance. Courant de longue date dans le vocabulaire de l’histoire du goût, mais comme nom commun et avec l’adjonction obligée d’un complément (« la renaissance des arts ou des lettres sous Léon X, ou sous François 1er », disait‑on), il ne conquit guère avant Michelet, en même temps que la majuscule, l’honneur de servir à lui tout seul de signe à la période entière. Des deux parts, l’idée est la même. Naguère, les batailles, la politique des cours, l’ascension ou la chute des grandes dynasties. fournissaient le cadre. Sous leurs ban­nières, l’art, la littérature, les sciences s’ordonnaient tant bien que mal. Il faudra désormais inverser. Aux époques de l’humanité, ce sont les manifestations les plus raffinées de l’esprit humain qui, par leurs variables progrès, donnent le ton. Point d’idée qui, plus clairement que celle‑là, ne porte la griffe voltairienne.

Mais une grave faiblesse viciait ces classifications : le trait distinctif était, en même temps, un jugement. « L’Europe, comprimée entre la tyrannie sacerdotale et le despotisme militaire, attend dans le sang et p.92 dans les larmes le moment où de nouvelles lumières lui permettront de renaitre à la liberté, à l’humanité et aux vertus. » Ainsi Condorcet décrivait l’époque à laquelle un unanime consentement allait bientôt consacrer le nom de moyen age. Du moment que nous ne croyons plus à cette « nuit », que nous avons renoncé à peindre comme un désert uniformément stérile des siècles qui, dans le domaine des inventions techniques, de l’art, du sentiment, de la réflexion religieuse, furent si riches, qui ont vu le premier essor de l’expansion économique européenne, qui nous ont, enfin, donné nos patries, quelle raison pourrait encore subsister pour confondre, sous une rubrique fallacieusement commune, la Gaule de Clovis et la France de Philippe le Bel, Alcuin avec saint Thomas ou Occam, le style animalier des bijoux « barbares » et les statues de Chartres, les petites villes res­serrées des temps carolingiens et les rayonnantes bourgeoisies de Gênes, de Bruges ou de Lubeck. Le moyen age, en vérité, ne vit plus que d’une humble vie pédagogique : contestable commodité de programmes ; éti­quette, surtout, de techniques érudites, dont le champ, d’ailleurs, se trouve assez mal délimité par les dates traditionnelles. Le médiéviste est l’homme qui sait lire de vieilles écritures, critiquer une charte, comprendre le vieux français. C’est quelque chose, sans doute. Pas assez assurément, pour satisfaire, dans la recherche des divisions exactes, une science du réel.

Dans le désarroi de nos classifications chronologiques, une mode s’est glissée, assez récente, je crois, d’autant plus envahissante, en tout cas, qu’elle est moins raisonnée. Volontiers, nous comptons par siècles.

Longtemps étranger à tout dénombrement exact d’années, le mot, lui aussi, avait originairement ses résonances mystiques : accents de Qua­trième Églogue ou de Dies Irae. Peut‑être ne s’étaient‑elles pas tout à fait amorties au temps où, sans grand souci de précision numérique, l’histoire s’attardait, avec complaisance, sur le « siècle de Périclès », sur celu­i de « Louis XIV ». Mais notre langage s’est fait plus sévèrement mathéma­ticien. Nous ne nommons plus les siècles d’après leurs héros. Nous les numérotons à la file, bien sagement, de cent ans en cent ans, depuis un point de départ une fois pour toutes fixé à l’an un de notre ère. L’art du XIIIe siècle, la philosophie du XVIIIe, le « stupide XIXe  » : ces figures au masque arithmétique hantent les pages de nos livres. Qui de nous se vantera d’avoir toujours échappé aux séductions de leur apparente com­modité ?

Par malheur, aucune loi de l’histoire n’impose que les années dont le millésime se terminent par le chiffre 1 coïncident avec les points critiques de l’évolution humaine. D’où d’étranges fléchissements de sens. « Il est bien connu que le dix‑huitième siècle commence en 1715 et s’achève en p.93 1789. » J’ai lu cette phrase naguère dans une copie d’étudiant. Candeur ? Ou malice ? Je ne sais. C’était en tout cas assez bien mettre à nu cer­taines bizarreries de l’usage. Mais, s’il s’agit du XVIIIe siècle philoso­phique, on pourrait sans doute encore mieux dire qu’il débuta fort avant 1701 : l’Histoire des Oracles parut en 1687 et le Dictionnaire de Bayle en 1697. Le pis est que le nom, comme toujours, entrainant avec lui l’idée, ces fausses étiquettes finissent par tromper sur la marchandise. Les médié­vistes parlent de la « renaissance du douzième siècle ». Grand mouvement intellectuel, assurément. A l’inscrire cependant, sous cette rubrique, on se laisse trop aisément aller à oublier qu’il débuta, en réalité, vers 1060, et certaines liaisons essentielles échappent. En un mot, nous nous donnons l’air de distribuer, selon un rigoureux rythme pendulaire, arbitrairement choisi, des réalités auxquelles cette régularité est tout à fait étrangère. C’est une gageure. Nous la tenons naturellement fort mal. Il faut chercher mieux.

Tant qu’on s’en tient à étudier, dans le temps, des chaines de phéno­mènes apparentés, le problème, en somme, est simple. C’est à ces phéno­mènes mêmes qu’il convient de demander leurs propres périodes. Une histoire religieuse du règne de Philippe‑Auguste ? Une histoire écono­mique du règne de Louis XV ? Pourquoi pas : « Journal de ce qui s’est passé, dans mon laboratoire sous la deuxième présidence de Grévy », par Louis Pasteur ? Ou, inversement, « Histoire diplomatique de l’Europe, depuis Newton jusqu’à Einstein »

Sans doute, on voit bien par où des divisions tirées uniformément de la suite des empires, des rois ou des régimes politiques ont pu séduire. Elles n’avaient pas seulement pour elles le prestige qu’une longue tradition attache à l’exercice du pouvoir, « à ces actions, disait Machiavel, qui ont l’air de grandeur propre aux actes du gouvernement ou de l’État ». Un avènement, une révolution ont leur place fixée, dans la durée, à une année, voire à un jour près. Or, l’érudit aime comme on dit, à « dater finement ». Il y trouve, avec l’apaisement d’une instinctive horreur du vague, une grande commodité de conscience. Il souhaite avoir tout lu, tout compulsé de ce qui concerne son sujet. Combien sera‑t‑il plus à l’aise si, devant chaque dossier d’archives, il peut, calendrier en mains, faire le partage : avant, pendant, après !

Gardons‑nous, pourtant, de sacrifier à l’idole de la fausse exactitude. La coupure la plus exacte n’est pas forcément celle qui fait appel à l’unité de temps la plus petite — auquel cas, il faudrait préférer, non seulement l’année à la décade, mais aussi la seconde au jour — c’est la mieux adaptée à la nature des choses. Or chaque type de phénomènes a son épaisseur p.94 de mesure particulière et, pour ainsi dire, sa décimale spécifique. Les transformations de la structure sociale, de l’économie, des croyances, du comportement mental ne sauraient, sans déformation, se plier à un chro­nométrage trop serré. Lorsque j’écris qu’une modification extrêmement profonde de l’économie occidentale, marquée à la fois par les premières importations massives de blés exotiques et par le premier grand rayon­nement des industries allemande et américaine, se produisit entre 1875 et 1885 environ, j’use de la seule approximation qu’autorise ce genre de faits. Une date soi-disant plus précise trahirait la vérité. De même, en statistique, une moyenne décennale n’est pas, en soi, plus grossière qu’une moyenne annuelle ou hebdomadaire. Simplement, elle exprime un autre aspect de la réalité.

Il n’est d’ailleurs nullement impossible, a priori, qu’à l’expérience, les phases naturelles de phénomènes d’ordre en apparence très différent, ne se trouvent se recouvrir. Est‑il exact que l’avènement du Second Empire introduisit une période nouvelle dans l’économie française ? Sombart avait‑il raison d’identifier l’essor du capitalisme avec celui de l’esprit protestant ? M. Thierry Maulnier voit‑il juste en découvrant dans la démocratie « l’expression politique » de ce même capitalisme (pas tout à fait le même, en réalité, je le crains) ? Nous n’avons pas le droit de rejeter de parti pris ces coïncidences, si douteuses qu’elles puissent nous sembler. Mais elle n’apparaitront, s’il y a lieu, qu’à une condi­tion : de ne pas avoir été postulées à l’avance. Certainement, les marées sont en rapport avec les lunaisons. Pour le savoir, cependant, il a fallu d’abord déterminer, à part, les époques du flux et celles de la lune.

Envisageant, au contraire, l’évolution sociale dans son intégralité, s’agit‑il d’en caractériser les étapes successives ? C’est un problème de note dominante. On ne peut ici que suggérer les voies où la classification semble devoir s’engager. L’histoire, ne l’oublions pas, est encore une science en travail.

Les hommes qui sont nés dans une même ambiance sociale, à des dates voisines, subissent nécessairement, en particulier dans leur période de formation, des influences analogues. L’expérience prouve que leur com­portement présente, par rapport aux groupes sensiblement plus vieux ou plus jeunes, des traits distinctifs ordinairement fort nets. Cela, jusque dans leurs désaccords, qui peuvent être des plus aigus. Se passionner pour un même débat, fût‑ce en sens opposé, c’est encore se ressembler. Cette communauté d’empreinte, venant d’une communauté d’age, fait une génération.

p.95 Une société, à vrai dire, est rarement une. Elle se décompose en milieux différents. Dans chacun d’eux, les générations ne se recouvrent pas tou­jours : les forces qui agissent sur un jeune ouvrier s’exercent‑elles fatalement, au moins avec une intensité égale, sur le jeune paysan ? Ajou­tez, même dans les civilisations les mieux liées, la lenteur de propagation de certains courants. « On était romantique, en province, durant mon ado­lescence, alors que Paris avait cessé de l’être, me disait mon père, né à Strasbourg en 1848. Souvent d’ailleurs, comme dans ce cas, l’opposition se réduit surtout à un décalage. Quand donc nous parlons de telle ou telle génération française, par exemple, nous évoquons une image complexe et non, parfois, sans discordance — mais dont il est naturel de retenir avant tout les éléments vraiment directeurs.

Quant à la périodicité des générations, il va de soi qu’en dépit des rêveries pythagoriciennes de certains auteurs, elle n’a rien de régulier. Selon la cadence plus ou moins vive du mouvement social, les limites se resserrent ou s’écartent. Il y a, en histoire, des générations longues et des générations courtes. Seule l’observation permet de saisir les points où la courbe change d’orientation. J’ai appartenu à une École où les dates d’entrée facilitent les repères. De bonne heure, je me suis reconnu, à beaucoup d’égards, plus proche des promotions qui m’avaient précédé que de celles qui me suivirent presque immédiatement. Nous nous placions, mes camarades et moi, à la pointe dernière de ce qu’on peut appeler, je crois, la génération de l’Affaire Dreyfus. L’expérience de la vie n’a pas démenti cette impression.

Il arrive enfin, forcément, que les générations s’interpénètrent. Car les individus ne réagissent pas toujours pareillement aux mêmes influences. Parmi nos enfants, il est, dès aujourd’hui, assez aisé de discerner, en gros, selon les ages, la génération de la guerre de celle qui sera, seulement, celle de d’après‑guerre. A une réserve près, toutefois : dans les ages qui ne sont pas encore l’adolescence presque mûre, et ont pourtant dépassé la petite enfance, la sensibilité aux événements du présent varie beaucoup avec les tempéraments personnels ; les plus précoces seront vraiment « de la guerre » ; les autres demeureront sur le bord opposé.

La notion de génération est donc très souple, comme tout concept qui s’efforce d’exprimer, sans les déformer, les choses de l’homme. Mais elle répond aussi à des réalités que nous sentons très concrètes. Depuis long­temps, on l’a vu utilisée, comme d’instinct, par des disciplines que leur nature conduisait à se refuser, avant toutes autres, aux vieilles divisions par règnes ou par gouvernements : telle l’histoire de la pensée, ou celle des forces artistiques. Elle semble destinée à fournir, de plus en plus, à une analyse raisonnée des vicissitudes humaines, son premier jalonnement.

Mais une génération ne représente qu’une phase relativement courte. Les phases plus longues se nomment civilisations.

p.96 Grace à Lucien Febvre, nous connaissons bien l’histoire du mot, insé­parable, cela va de soi, de celle de l’idée. Il ne s’est dégagé que lentement du jugement de valeur. Plus exactement, une dissociation s’est produite. Nous parlons encore (quoique avec moins d’assurance, hélas ! que nos ainés) de la civilisation en soi qui est un idéal, et de la difficile ascension de l’humanité vers ses nobles douceurs ; mais aussi des civilisations, au pluriel, qui sont simplement des réalités. Nous admettons, désormais, qu’il y ait, si j’ose dire, des civilisations de non‑civilisés. C’est que nous avons reconnu que, dans une société, quelle qu’elle soit, tout se lie et se commande mutuellement : la structure politique et sociale, l’économie, les croyances, les manifestations les plus élémentaires comme les plus subtiles de la mentalité. Ce complexe — « au sein duquel », écrivait déjà Guizot, « tous les éléments de la vie d’un peuple, toutes les forces de son existence. viennent se réunir » — comment l’appeler ? Créé par le XVIIIe siècle pour exprimer un bien absolu, le nom de civilisation, à mesure que les sciences de l’homme devenaient plus relativistes, s’est plié, naturellement, sans perdre son sens ancien, à ce nouveau sens de fait. Il y garde seulement, de ce qui fut autrefois sa signification unique, comme une résonance de sympathie humaine, doit le prix n’est pas négligeable.

Les oppositions entre civilisations apparaissent clairement dès que, dans l’espace, le contraste se relève d’exotisme : contestera‑t‑on qu’il n’y ait aujourd’hui une civilisation chinoise ? Ni qu’elle ne diffère grandement de l’européenne ? — Mais, sur les mêmes lieux aussi, l’accent majeur du complexe social peut se modifier, plus ou moins lentement ou brusquement. Quand la transformation s’est opérée, nous disons qu’une civilisation succède à une autre. Parfois, il y a secousse venue du dehors et accom­pagnée, ordinairement, de l’insertion d’éléments humains nouveaux : ainsi entre l’Empire romain et les sociétés du haut moyen age. Parfois, au contraire, simple changement intérieur : la civilisation de la Renais­sance, par exemple, dont nous avons si largement hérité, chacun néanmoins s’accordera à penser qu’elle n’est plus la nôtre. Ces tonalités diverses sont difficiles à exprimer, sans doute. Elles ne sauraient l’être par des étiquettes trop sommaires. La commodité des mots en isme (Typismus, Konven­tionalismus) a ruiné l’essai de description évolutive, pourtant intelligent, tenté naguère par Karl Lamprecht, dans son Histoire d’Allemagne. C’était déjà l’erreur de Taine, chez qui nous étonne si fort aujourd’hui l’espèce de réalité personnelle confinée à la « conception dominatrice ». Cependant, que certains efforts aient pu échouer ne justifie pas le renoncement. Affaire à la recherche d’introduire dans ses distinctions une justesse et une finesse croissantes.

Le temps humain, en résumé, demeurera toujours rebelle à l’implacable uniformité comme au sectionnement rigide du temps de l’horloge. Il lui faut des mesures accordées à la variabilité de son rythme et qui, pour limites, acceptent souvent, parce que la réalité le veut ainsi, de ne con­naitre que des zones marginales. C’est seulement au prix de cette plasticité que l’histoire peut espérer adapter, selon le mot de Bergson, ses classi­fications aux « lignes mêmes du réel » : ce qui est, proprement, la fin dernière de toute science.



[css : coquille, mais la bonne date ? Fustel de Coulanges (1830-1889) entre à la Sorbonne en 1875 ; de toutes façons, coquille bienvenue pour recommander la lecture, sur l’encyclopédie de l’Agora, des pages sur Fustel de Coulanges : sa biographie par Ch. Langlois, une autre biographie par Henri Sée, et différents textes de l’historien].

[css : Essai sur les mœurs]






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