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Les Arabes en Égypte

l'histoire

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Les Arabes en Égypte

1. – L’Égypte au moment de l’invasion des Arabes




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L'étude des Arabes en Égypte présente un intérêt considérable. Ce pays est un de ceux où ils ont séjourné le plus longtemps, fondé un de leurs plus importants empires et où leur influence a été la plus considérable. Rien n'est plus frappant que de voir ces descendants des antiques Égyptiens, qui avaient résisté à l'influence, si puissante pourtant des Grecs et des Romains, adopter la civilisation, la religion, la langue de leurs envahisseurs, au point de devenir complètement Arabes. En Perse et dans l'Inde, la civilisation arabe s'était mélangée à la civilisation ancienne, mais sans la détruire ; en Égypte, l'antique civilisation des Pharaons, de même que celle des Grecs et des Romains superposée à elle dans un petit nombre de villes disparut entièrement devant la nouvelle civilisation créée par les disciples du prophète.

L'étude des œuvres plastiques des Arabes en Égypte prouvera combien cette substitution a été complète. Bien que le pays fût couvert de nombreux monuments anciens, les Arabes ne leur ont rien emprunté.

Au point de vue ethnographique, l'étude des Arabes en Égypte présente également un intérêt très grand. Nous l'avons montré dans un précédent chapitre, en faisant voir que, malgré leur croisement, les deux peuples ne donnèrent pas naissance à une race intermédiaire. Devenus Arabes par la langue, la religion et tous les éléments de la civilisation, les Égyptiens ne le devinrent pas par le sang. La ressemblance étroite qui existe aujourd'hui entre le fellah des bords du Nil et les figures de ses ancêtres gravées sur les monuments du temps des Pharaons, prouve que le sang de l'ancienne race a gardé toute sa puissance.

Lorsque les Arabes arrivèrent en Égypte, ils y trouvèrent des conditions de milieu et d'existence fort différentes de celles qu'ils avaient connues en Arabie et en Syrie : civilisation, population, sol et climat, tout était nouveau pour eux.

Pour comprendre les causes de la rapidité de la conquête de l'Égypte par les Arabes et de l'action qu'ils y exercèrent, il est indispensable de jeter un coup d'œil sur l'histoire de cette contrée et sur les conditions d'existence particulières qu'elle présente.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 142

la figure # 89

Arabes des bords du Nil (haute Égypte) ; d'après une photographie instantanée de l'auteur.

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Les recherches modernes font remonter à 7 ou 8 000 ans certains monuments des anciens Égyptiens. Si loin pourtant qu'on ait pu remonter dans l'histoire, on voit ce peuple en possession d'une civilisation avancée.

Son origine nous est absolument inconnue, mais nous savons qu'elle fut antérieure à toutes celles qui fleurirent sur les rives de la Méditerranée et qu'elle existait sur les bords du Nil bien des siècles avant que les peuples de Grèce vinssent lui emprunter ses croyances et ses arts.

Lorsque les recherches modernes firent revivre l'ancienne Égypte, on crut d'abord qu'elle n'avait jamais changé ; mais un examen plus attentif des monuments des diverses époques a montré qu'elle avait subi la loi commune de l'évolution des choses. Sa civilisation est cependant une de celles qui se sont modifiées le plus lentement. Tout semble fixe et éternel dans ses temples aux pylônes gigantesques, dans ses pyramides qui ont défié les ages, dans ses momies qui bravent les lois du temps et jusque dans ses institutions sociales qui interdisaient tout changement.

On comprend qu'un peuple possédant une civilisation semblable ne devait pas subir facilement l'influence de maitres étrangers. Les conquérants se succédaient : il restait invariable, et on les regardait passer. Les Grecs et les Romains conquirent l'Égypte, mais ils renoncèrent eux-mêmes à lui imposer leur influence. Les monu­ments, commencés par les Égyptiens, continués sans changement de style sous les Ptolémées et les Césars, prouvent combien l'ancienne civilisation resta vivante à travers les ages.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 143

la figure # 90

Palmiers de Gizèh ; d'après une photographie.

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Lorsque les Arabes apparurent sur la scène du monde, l'Égypte était devenue depuis plusieurs siècles la proie de conquérants divers. Elle avait été envahie 332 ans avant J.-C. par Alexandre, qui en avait chassé les Perses et avait fondé Alexandrie. En 306, un des généraux du conquérant, Ptolémée Soter, s'était proclamé roi d'Égypte et avait fondé une dynastie qui dura 274 ans, et dont le dernier souverain fut la célèbre Cléopatre. L'an 30 avant J.-C., après la bataille d'Actium, où Cléopatre et Antoine avaient été vaincus par Octave, l'Égypte était devenue province romaine. Enfin, lors du partage de l'empire romain, à la mort de Théodose, en 395, elle fit partie de l'empire d'Orient, et y resta jusqu'à l'an 640 de J.-C., époque de l'invasion des Arabes.

Sous les Ptolémées, l'Égypte avait continué ses anciennes traditions et vécu très prospère. Alexandrie était devenue un puissant foyer d'activité commerciale et intel­lectuelle. L'architecture produisait des monuments importants dans le style de ceux des Pharaons. Quelques-uns, tels que ceux de l'ile de Philae, subsistent encore et nous prouvent, comme nous le faisions remarquer plus haut, que tous les conquérants nouveaux avaient accepté les traditions égyptiennes. En dehors des villes gréco-romaines, comme Alexandrie, l'influence de tous ces maitres divers ne se fit que bien faiblement sentir.

Lorsque le christianisme devint la religion officielle de Constantinople, l'empe­reur Théodose fit abattre, en 389, tous les temples et statues des anciens dieux de l'Égypte, et tout ce qui pouvait rappeler ces derniers. Les monuments trop solidement construits pour pouvoir être détruits facilement eurent leurs inscriptions et leurs personnages martelés.

L'Égypte est encore couverte des débris de cette fanatique dévastation. Ce fut un des plus tristes actes d'intolérance et de vandalisme qu'ait connus l'histoire. Il est regrettable d'avoir à constater qu'un des premiers actes des propagateurs de la religion nouvelle, qui venait de remplacer les anciens dieux de la Grèce et de Rome, fut la destruction de monuments que la plupart des conquérants avaient respectés depuis cinq mille ans.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 144

la figure # 91

Ile de Rodah au Caire (Ebers).

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Cet acte de vandalisme entraina comme conséquence rapide l'anéantissement de la civilisation égyptienne. La science des hiéroglyphes se perdit entièrement et ne fut retrouvée que de nos jours. l'Égypte devint forcément chrétienne, mais elle tomba dans un état de décadence, qui ne fit que s'accentuer chaque jour jusqu'à l'arrivée des Arabes.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 144

Planche couleurs # 5

GRANDE MOSQUÉE D'ISPAHAN. D'après un dessin de Coste.

Gravure d’une grande beauté [JMT]

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Quand la conquête de l'Égypte fut tentée par le lieutenant du deuxième successeur de Mahomet, elle avait pour maitre l'empereur de Constantinople, Héraclius. Son état était des plus misérables, elle était devenue le champ de bataille de nombreuses sectes chrétiennes qui pullulaient à cette époque, s'excommuniaient réciproquement et se livraient d'éternels combats.

Ensanglantée chaque jour par les dissensions religieuses, ruinée par les exactions des gouverneurs, l'Égypte professait une haine profonde pour ses tristes maitres, et devait recevoir comme libérateurs ceux qui l'arracheraient aux mains des empereurs de Constantinople. C'est aux Arabes que fut réservé ce rôle.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 145

la figure # 92

Vue du Caire ; d'après une photographie.
On voit la mosquée de Kaït bey au premier plan.

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Telle était la situation de l'Égypte au moment où parurent les disciples du pro­phète. Il nous reste à examiner maintenant les conditions d'existence particulières que cette contrée présente.

Pour connaitre ces conditions d'existence ainsi que les caractères de la race qui habitait la terre des Pharaons, nous n'avons qu'à nous transporter sur les rives du Nil. Le sol de l'Égypte est tellement spécial, le milieu tellement identique à lui-même depuis les temps les plus reculés de l'histoire, que la vie semble y revêtir des formes immuables. Décrire l'Égypte et les populations du Nil d'aujourd'hui, c'est les montrer telles qu'elles étaient lorsque les Arabes apparurent dans cette contrée.

L'Égypte, nul ne l'ignore, est uniquement constituée par l'étroite vallée formée en plein désert par le Nil. Depuis la première cataracte, c'est-à-dire depuis la frontière de la Nubie. Jusqu'à la mer, cette bande de terre présente une longueur d'environ 200 lieues en ligne droite, et de plus de 300 en suivant tous les contours du fleuve.

Resserrée à sa partie supérieure au point de n'avoir que 5 kilomètres de largeur, la vallée du Nil atteint 20 à 25 kilomètres dans sa partie moyenne, et ne se développe en une vaste plaine que dans la région où le fleuve approche de son embouchure. Il se divise alors en deux branches écartées en forme de V. Entre ces deux branches se trouve une plaine nommée delta, par suite de sa ressemblance avec la lettre grecque de ce nom. Le triangle ainsi formé a 40 lieues environ dans sa plus grande longueur et 60 dans sa plus grande largeur, c'est-à-dire du côté de la mer.

La terre d'alluvion qui constitue l'Égypte est d'une fertilité extrême ; elle n'a besoin que d'être arrosée pour être fécondée ; et le Nil, en débordant, se charge lui-même de cet arrosement. Un système d'irrigation, contemporain sans doute des premiers Pharaons, permet de répandre les eaux sur toutes les parties du sol que le Nil n'atteint pas lui-même.

La fertilité de ce sol merveilleux est telle, qu'il donne sur beaucoup de points trois récoltes par an. Ces récoltes sont obtenues presque sans travail, car le sol n'a pas besoin, le plus souvent d'être labouré, pour recevoir la semence qu'on lui confie. Il produit cependant beaucoup plus que partout ailleurs : la terre rapporte, en effet, pour le froment quinze fois le produit de sa semence, alors que dans nos provinces fran­çaises le produit varie entre quatre et dix fois seulement 

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 147

la figure # 93

Le Caire. Vue de la citadelle et de la mosquée Mehemet Ali ; d'après une photographie.

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Sous le chaud climat de l'Égypte  , l'alimentation n'a pas besoin d'être abondante, les vêtements bien chauds, ni les demeures bien closes ; aussi la vie y est-elle facile  . La nourriture du fellah se borne à quelques morceaux de galette plate desséchée, faite de farine et d'eau, et à quelques fruits et légumes. Sa maison est une modeste cabane faite simplement de limon du Nil mélangé de paille. Son vêtement se réduit à une grande chemise de toile bleue. Pour les enfants, ce costume déjà très simple est sup­primé entièrement, et jusqu'à 14 ou 15 ans, ils vont entièrement nus. Cette simplifica­tion s'étend du reste souvent aux hommes : j'ai fréquemment rencontré dans la haute Égypte, et notamment sur les frontières de la Nubie, des laboureurs dont l'unique costume consistait en une ceinture d'étoffe de quelques centimètres de largeur passée autour de la taille. De nos jours, où la vie a pourtant très renchéri, la dépense annuelle totale d'un paysan égyptien, en y comprenant tout son vêtement, varie, suivant sa position, de 70 à 120 francs. La journée d'un travailleur des champs dépasse rarement 50 centimes. À Louxor, mon guide Achmet, qui appartenait déjà à la partie un peu élevée de la population, m'a assuré qu'il vivait très convenablement, lui, sa femme et quatre enfants, avec 400 francs par an.

Les procédés de culture et d'exploitation, en Égypte, sont restés aujourd'hui ce qu'ils étaient au temps des Pharaons, et on n'entrevoit pas qu'il puisse y avoir avan­tage à les modifier. Les méthodes les plus savantes de culture seraient inutiles dans une contrée où le Nil et le soleil dispensent d'engrais et de labourage.

L'aménagement de plus en plus perfectionné des eaux du fleuve par la multi­plication des canaux est le seul point qu'on puisse améliorer, et qu'il y ait du reste utilité d'améliorer. Toutes les parties de l'Égypte où on peut amener de l'eau du Nil sont par ce seul fait soustraites au désert et rendues fertiles.

Une aussi riche contrée devait produire une impression profonde sur des peuples venus des arides déserts de l'Arabie. Les deux lettres suivantes échangées entre Omar et son lieutenant Amrou montrent à quel point ils appréciaient leur conquête.

Le khalife Omar, successeur d'Abou-Bekr, à Amrou, son lieutenant.

« Amrou, ce que je désire de toi à la réception de la présente, c'est que tu me fasses un tableau de l'Égypte assez exact, pour que je puisse m'imaginer voir de mes propres yeux cette belle contrée. Salut. »

Réponse d'Amrou :

« O prince des fidèles, peins-toi un désert aride et une campagne magnifique au milieu de deux montagnes, dont l'une a la forme d'un monticule de sable, et l'autre celle du ventre d'un cheval maigre, ou bien du dos d'un chameau.

Telle est l'Égypte : toutes ses productions et toutes ses richesses depuis Isoar jusqu'à Mancha (depuis Assouan jusqu'aux frontières de Ghaza) viennent d'un fleuve béni, qui coule avec majesté au milieu d'elle ; le moment de la crue et de la dimi­nution de ses eaux est aussi réglé que le cours du soleil et de la lune.

Il y a un temps fixe où toutes les sources de l'univers viennent payer à ce roi des fleuves un tribut auquel la Providence les a assujetties envers lui. Alors les eaux augmentent, elles sortent de leur lit, et elles arrosent la surface de l'Égypte pour y déposer un limon productif.

Il n'y a plus de communication d'un village à l'autre que par le moyen de barques légères, aussi innombrables que les feuilles du palmier.

Ensuite, lorsqu'arrive le moment où les eaux cessent d'être nécessaires à la fertili­sation du sol, ce fleuve docile rentre dans les bornes que le destin lui a prescrites, pour laisser recueillir les trésors qu'il a cachés dans le sein de la terre.

Un peuple protégé du ciel, et qui, semblable à l'abeille, ne parait destiné qu'à travailler pour les autres, sans profiter lui-même du fruit de ses peines et de ses sueurs, ouvre légèrement les entrailles de la terre, et y dépose des semences, dont il attend la prospérité de la bienfaisance de cet être suprême qui fait croitre et mûrir les moissons ; le germe se développe, la tige s'élève, son épi se forme par le secours d'une rosée bénigne qui supplée aux pluies, et qu'entretient le suc nourricier dont le sol s'est abreuvé.

À la plus abondante récolte succède tout à coup la stérilité. C'est ainsi que l'Égypte offre successivement, ô prince des fidèles, l'image d'un désert aride et sablonneux, d'une plaine liquide et argentée, d'un marécage couvert d'un limon noir et épais, d'une prairie verte et ondoyante, d'un parterre orné des fleurs les plus variées, et d'un vaste champ couvert de moissons jaunissantes. Béni soit à jamais le nom du Créateur de tant de merveilles !

Trois déterminations contribuent essentiellement à la prospérité de l'Égypte et au bonheur de ses enfants ! La première est de n'adopter aucun projet tendant à augmenter l'impôt ; la seconde, d'employer le tiers des revenus à l'augmentation et à l'entretien des canaux, des digues et des ponts, et la troisième de ne lever l'impôt qu'en nature sur les fruits que la terre produit. Salut. »

Le fleuve qui fait la fortune de l'Égypte en fait aussi parfois la misère. Lorsque l'inondation ne s'élève pas à un niveau suffisant, une cruelle famine sévit sur le pays. Si la sécheresse dure plusieurs années, beaucoup de cultivateurs n'ont d'autres ressources que de mourir de faim. Les historiens arabes nous ont conservé le récit d'une épouvantable famine, survenue en 462 de l'hégire (1069 de notre ère), pendant la domination arabe. Depuis cinq ans, la crue du Nil avaient été insuffisante, et plusieurs guerres avaient empêché de faire venir du blé du dehors. La famine devint telle qu'un œuf se vendait 15 francs, un chat 45 francs. On mangea d'abord les dix mille chevaux ou chameaux du khalife. Le vizir s'étant rendu un jour à la mosquée, monté sur une mule, fut jeté à bas de sa monture, et cette dernière mangée, sous ses yeux ; on exécuta les auteurs de cette agression, mais leurs cadavres furent également mangés. La famine continuant toujours, les habitants se dévorèrent entre eux ; les femmes et les enfants qui se risquaient à sortir, étaient aussitôt saisis au passage et dévorés vivants malgré leurs hurlements. On montra pendant longtemps une femme qui avait été délivrée, après avoir été partiellement mangée, et avait eu la chance de survivre à cette opération.



2. - Conquête de l'Égypte par les Arabes

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Ce fut l'an 18 de l'hégire (639 de J.-C.) qu'Amrou, lieutenant du khalife Omar, pénétra en Égypte. Nous avons dit déjà combien sa conduite envers la population envahie fut habile. Laissant aux Égyptiens leur religion, leurs lois, leurs usages, il ne leur demanda en échange de la paix et de la protection qu'il leur assurait, que le paiement régulier d'un tribut annuel de 15 francs par tête. Ces conditions furent acceptées avec empressement. Il n'y eut qu'une partie de la population composée de Grecs, c'est-à-dire les soldats, les fonctionnaires et le clergé, qui refusa de se sou­mettre aux envahisseurs. Réfugiés à Alexandrie, ils y soutinrent un siège de quatorze mois qui coûta la vie à vingt-trois mille Arabes.

Malgré ces pertes importantes, Amrou se montra très indulgent pour les habitants de la grande cité ; il leur épargna tout acte de violence et ne chercha qu'à se concilier leur affection, en recevant toutes leurs réclamations et tachant d'y faire droit. Il fit réparer les digues et les canaux et consacra des sommes importantes aux grands travaux publics. Quant au prétendu incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, un tel vandalisme était tellement contraire aux habitudes des Arabes, qu'on peut se deman­der comment une pareille légende a pu être acceptée pendant si longtemps par des écrivains sérieux. Elle a été trop bien réfutée à notre époque, pour qu'il soit nécessaire d'y revenir. Rien n'a été plus facile que de prouver, par des citations forts claires, que, bien avant les Arabes, les chrétiens avaient détruit les livres païens d'Alexandrie avec autant de soin qu'ils avaient renversé les statues, et que par conséquent il ne restait plus rien à brûler.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 150

la figure # 94

Intérieur de la mosquée d'Arnrou ; d'après un dessin de Coste.

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Cette prise d'Alexandrie était aussi importante pour les Arabes que celle de Jérusalem. Elle leur assurait la conquête définitive de l'Égypte et devenait pour eux une puissante source de richesse en même temps qu'un solide point d'appui pour de nouvelles conquêtes.

Pour comprendre l'importance de la prise d'Alexandrie et le retentissement qui en résulta dans le monde, il est utile d'indiquer brièvement ce qui qu'était cette cité à l'époque de l'apparition des Arabes en Égypte.

Depuis sa fondation par Alexandre (332 ans avant J.-C.), jusqu'à sa conquête par Amrou, c'est-à-dire pendant mille ans, Alexandrie avait été une des premières villes du monde. Centre du commerce de toute la Méditerranée, elle pouvait être considérée comme la seconde ville de l'empire d'Orient. Constantinople seule, l'emportait sur elle. Sous les Ptolémées, Alexandrie avait attiré les savants et les philosophes les plus renommés du monde ; elle possédait les bibliothèques et les écoles les plus célèbres ; mais cette prospérité scientifique ne dura pas longtemps, et quand les Romains, con­duits par César, y débarquèrent, 48 ans avant J.-C., elle languissait depuis longtemps.

Sous la domination romaine, Alexandrie reprit un nouvel essor, et devint bientôt la seconde ville de l'empire romain ; mais cette prospérité devait être éphémère encore. Elle se laissa envahir par la manie des querelles religieuses, et, à partir du troisième siècle, les émeutes, les révoltes s'y succédèrent constamment, malgré les sanglantes répressions des empereurs. Quand le christianisme devint la religion officielle, l'empereur chrétien, Théodose - et non le khalife Omar, - fit détruire, com­me nous l'avons dit, tous les temples, statues et livres païens.

Sous les empereurs de Constantinople, Alexandrie ne fit que décroitre, mais son importance commerciale était encore très grande, et elle possédait assez de débris remarquables pour avoir émerveillé le lieutenant d'Omar.

Jamais les Arabes n'avaient vu de ville si régulière. Nous n'avons pas de détails exacts sur l'état de la cité à cette époque ; mais nous savons parfaitement ce qu'elle était au deuxième siècle de l'ère chrétienne, et si les monuments avaient été en partie détruits, le plan ne pouvait pas avoir notablement changé. La ville couvrait alors un rectangle de 5,000 mètres de long sur 1,800 de large, dans lequel étaient tracées des rues se coupant à angles droits. Une de ces rues séparait la ville en deux parties.

Parmi les monuments dignes d'attention, on remarquait un vaste arsenal, des palais splendides, le temple de Neptune, dont les colonnes attiraient de loin les re­gards des navigateurs ; le Timonium, où, après sa défaite d'Actium, Antoine rêva de finir ses jours en misanthrope ; le Cesareum, où logea César lors du siège qu'il soutint ; deux obélisques et bien d'autres monuments remarquables. Le long des quais se trouvait l'Emporium, où se vendaient les marchandises venues de tous les points du monde connu, le Museum, où se trouvait la fameuse bibliothèque, alors la plus grande du monde. À cette époque de décadence, l'on n'y rencontrait que des savants occupés uniquement de thaumaturgie, de grammaire, d'étymologie et de subtilités religieuses. Sur une colline, où s'élève aujourd'hui la colonne de Pompée, se dressait le Serapeum, temple aux pylônes massifs et aux statues colossales de granit.

En face d'Alexandrie se trouvait l'ile de Pharos, où s'élevait le fameux phare en marbre blanc dont les feux se voyaient à 10 lieues en mer et qui comptait parmi les sept merveilles du monde. L'ile était jointe à la terre ferme par une chaussée de 1,200 mètres.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 152

la figure # 95

Cour intérieure, fontaine et minaret de la mosquée de Touloun (Ebers).

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Aussitôt qu'Alexandrie fut prise, Amrou y établit une garnison, puis retira ses troupes et les envoya camper dans l'intérieur de l'Égypte. Elles choisirent, sur le bord du Nil, une position ou avait déjà été posée la tente d'Amrou, et construisirent des cabanes temporaires qui, en peu de temps, se changèrent bientôt en maisons pour les soldats, en palais pour les généraux. Cette agglomération de constructions devait être l'origine de la ville du Caire, la future rivale de la future Bagdad. Elle reçut d'abord le nom de Fostatt (tente), en raison de son origine.

Trouvant la position de Fostatt excellente, Amrou résolut d'en faire sa capitale ; il la fortifia de murailles, et y établit sa résidence. Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis plus de douze siècles, la ville d'Amrou est restée la capitale de l'Égypte.

L'organisation qu'Amrou donna au pays qu'il venait de conquérir indiquait chez lui un esprit très sage. La population agricole fut traitée avec une équité qu'elle ne connaissait pas depuis longtemps. Il établit des tribunaux réguliers et permanents et des cours d'appel, mais ces tribunaux ne pouvaient juger que les musulmans. Si une des parties était un Égyptien, les autorités coptes avaient le droit d'intervenir. Il respecta les lois, les usages, les croyances des indigènes et n'interdit que la coutume qui voulait que, chaque année, une jeune et belle vierge fut enlevée de force à ses parents, et précipitée dans le Nil pour obtenir du dieu du fleuve une élévation suffisante des eaux au moment de l'inondation. La jeune fille fut remplacée par un mannequin de terre, appelé la fiancée, qu'on précipite encore aujourd'hui dans le fleuve au jour fixé pour la cérémonie. Cet usage, vieux peut-être de plus de soixante siècles, est un indice certain de l'existence de sacrifices humains dans la primitive religion égyptienne.

De même qu'Omar à Jérusalem, Amrou accorda à la religion chrétienne la plus bienveillante protection. La population copte réclamant un patriarche qu'elle avait déjà eu autrefois, il s'empressa de le lui accorder. Il poussa la tolérance jusqu'à per­mettre aux chrétiens de batir des églises dans la ville musulmane qu'il venait de fonder.

Les disciples de Mahomet n'ayant pas encore de temples, et le nombre de chré­tiens qui embrassaient l'islamisme s'accroissant chaque jour, Amrou résolut de construire une magnifique mosquée à l'image de celle de la Mecque. Le célèbre mo­nument qu'il éleva est encore debout, malgré l'incurie de l'administration égyptienne qui le laisse tomber en ruines.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 153

la figure # 96

Sanctuaire de la mosquée de Touloun (Ebers).

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section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Amrou ne se borna pas à envahir la basse Égypte; il porta ses armes jusqu'en Nubie, c'est-à-dire dans l'ancienne Éthiopie des Romains. Il y pénétra à la tête de vingt mille hommes ; mais ce ne fut qu'une simple expédition militaire qui n'entraina pas une organisation sérieuse. Les Arabes ne furent jamais bien solidement établis en Nubie et se bornèrent dans la suite à y envoyer de temps en temps de petites expéditions. Les Nubiens, comme les Égyptiens, finirent cependant par adopter la langue et la religion des Arabes. Le pays est habité aujourd'hui par une population très mélangée où l'on trouve toutes les couleurs de la peau, depuis le blanc pur, qui parait appartenir à des descendants des Arabes du Hedjaz, jusqu'au noir parfait. Il y a chez eux des individus fort beaux : j'ai eu l'occasion d'en photographier de splendides. Parmi eux figuraient des femmes nubiennes dont le type se rapprochait beaucoup de celui des Égyptiennes du temps des Pharaons.

Les Arabes ont envahi également à plusieurs reprises l'Abyssinie, ou du moins la partie de cette contrée voisine de la mer Rouge, mais leur influence y a été moins grande qu'en Nubie : la population, qui était chrétienne depuis le quatrième siècle, a conservé sa religion ; la langue arabe est cependant très répandue dans le pays. Quant à la population, elle est extrêmement mélangée.

Depuis la conquête de l'Égypte par les Arabes, en 639, jusqu'à son invasion par les Turcs, en 1517, on compte près de 900 ans.

Neuf dynasties se succédèrent pendant cette longue période. D'abord soumis aux khalifes d'Orient (639-870 de J.-C.), les gouverneurs de l'Égypte se rendent indé­pendants et fondent la dynastie des Toulonides (870-905) ; mais les khalifes de Bagdad reprennent bientôt leur influence pour quelques temps (905-934). Après avoir été gouvernée par la dynastie peu importante des Ekhchydites (934-972), l'Égypte tombe sous la puissance des khalifes Fatimites (972-1171), dont l'empire embrassait tout le nord de l'Afrique, la Sardaigne, la Sicile, les iles de la Méditérranée et la Syrie. C'est sous cette dynastie que l'Égypte connut le degré de prospérité le plus élevé.

Les khalifes d'Égypte finirent, comme ceux de Bagdad, par tomber sous la puis­sance de la milice, qui sous le nom de mameluks, formait leur garde, et dont l'origine et l'histoire sont celles de la milice des khalifes de Bagdad. Ces mameluks ne leur laissèrent bientôt qu'un pouvoir nominal. En 1250, ils s'emparèrent même définiti­vement de l'autorité et fondèrent des dynasties qui durèrent 267 ans.

Deux dynasties mameluks d'origines différentes, ont régné sur l'Égypte. La première (1250-1381), dite dynastie des mameluks turcomans, se composait, comme à Bagdad, d'individus d'origine turque faits prisonniers de guerre dans les régions Caspienne et Caucasienne, et vendus comme esclaves. C'étaient des hommes beaux, vigoureux et qui semblaient tout indiqués pour former une garde de choix aux khalifes. Couverts de vêtements éclatants, de magnifiques armures sur lesquelles étaient incrustés des insignes à l'imitation desquels les chevaliers croisés inventèrent les armoiries, ils formaient en effet une garde d'aspect imposant. Comblés de faveur, leurs chefs s'élevèrent graduellement aux plus hautes dignités de l'État, jusqu'au jour où ils s'emparèrent de l'État lui-même.

La seconde dynastie des mameluks (1382-1516) est désignée par les historiens sous le nom de mameluks circassiens, parce qu'ils étaient originaires de la Circassie et ne faisaient pas partie des nations turques de la haute Asie.

Les derniers sultants mameluks d'origine turque avaient espéré trouver en eux un contrepoids à l'influence de l'élément turcoman aussi dangereux pour eux que pour leurs prédécesseurs de sang arabe. Mais l'équilibre ne subsista pas longtemps ; le nouvel élément l'emporta bientôt et réussit à faire passer le pouvoir dans ses mains.

Les mameluks circassiens gouvernèrent jusqu'à ce qu'ils fussent renversés en 1516, par le sultan Selim 1er, qui fit de l'Égypte une province turque. L'heure de la décadence commença alors pour elle. Dans les temps modernes elle est tombée sous la puissance à peine dissimulée des Européens et sa décadence n'a fait que s'accentuer.

Lorsque l'Égypte devint province turque, les mameluks, d'abord soumis, finirent bientôt par reprendre une autorité très réelle, et furent les plus dangereux adversaires qu'eut à combattre Napoléon. Le pays n'en fut délivré que lorsque le terrible, mais très intelligent Méhémet-Ali les eut fait massacrer jusqu'au dernier.

Les mameluks ne se recrutaient guère par la voie d'immigration. Le climat de l'Égypte, mortel pour les étrangers, ne leur permettait pas d'avoir des descendants, et ils ne pouvaient se perpétuer qu'en achetant des esclaves en Circassie pour compléter leurs cadres. Ils étaient soumis à un certain nombre de beys qui tenaient à honneur de recruter leur troupe parmi les plus beaux hommes qu'ils pouvaient se procurer.

3. - Civilisation des Arabes en Égypte

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La civilisation des Arabes en Égypte a la même origine que celles de la Syrie et de Bagdad. Elle fut fondée avec des éléments empruntés surtout aux Byzantins. Les premiers monuments des Arabes en Égypte révèlent clairement cette origine, mais ceux des époques postérieures révèlent également que les Arabes se dégagèrent bientôt entièrement de toute influence étrangère.

La période culminante de la civilisation arabe en Égypte, c'est-à-dire celle des Fatimites, est caractérisée surtout par le développement des arts et de toutes les indus­tries que la pratique des arts entraine. Le Caire devint bientôt la rivale de Bagdad, mais cette rivalité se manifesta beaucoup plus dans les oeuvres artistiques que dans les oeuvres scientifiques, car la réputation des écoles du Caire n'atteignit pas celle des universités de Bagdad. Nous aurons du reste occasion de revenir sur ce point lorsque nous décrirons les côtés intellectuels de la civilisation dont nous n'examinons maintenant que la partie matérielle.

Grace à la fertilité de l'Égypte, grace surtout aux relations commerciales dont nous parlerons plus loin, les revenus des khalifes finirent par dépasser ceux des sou­verains de Bagdad. Ils en consacraient la plus grande partie à des dépenses de luxe et à la construction de palais. À cette époque lointaine, on devait élever les monuments à peu de frais dans la vallée du Nil, puisqu'au commencement du siècle actuel, un ouvrier maçon du Caire gagnait 80 centimes par jour, un terrassier 15 centimes, et que la pierre à moellon pour maçonnerie ne valait, extraction et transport compris, que 1 F 20 le mètre cube.

L'historien arabe Makrizi nous apprend - et ses assertions sont confirmées par l'étude des objets de l'époque - que sous les Fatimites (972 à 1171 de notre ère), l'industrie, et notamment l'orfèvrerie, l'art de fabriquer les tissus et tout ce qui concerne l'ameublement et la décoration, avaient atteint un grand degré de perfection. Les murs des maisons étaient revêtus de carreaux de faïence émaillée ou de stuc peint de couleurs éclatantes et décoré d'arabesques, dont les ornements de quelques palais arabes actuels nous permettent facilement de nous faire une idée. Les parquets étaient en mosaïque ou recouverts d'immenses tapis brodés, les meubles en bois précieux finement incrustés de nacre ou d'ivoire, ceux destinés au repos recouverts d'étoffes sur lesquelles figuraient des animaux tissés dans la trame. Les coussins étaient revêtus d'étoffes d'un rouge pourpre magnifique.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 156

la figure # 97

Porte El-Saydet à la mosquée El-Azhar ; d'après un dessin de Coste.

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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L'art de travailler les métaux finit également par être poussé très loin : les vases, les aiguières, les plateaux, les lampes et les mille objets divers qui existent encore et dont nous reproduisons plusieurs types dans cet ouvrage en sont la meilleure preuve.

Les palais des Khalifes étaient magnifiques. La décoration des anciennes mos­quées du Caire, existant aujourd'hui, prouve que les descriptions des auteurs n'ont rien d'exagéré.

Un des plus anciens palais arabes d'Égypte dont les chroniqueurs fassent mention, est celui que fit construire en 271 de l'hégire (884 de J.-C.), et par conséquent à une époque antérieure aux Fatimites, Khoumarouyah, fils de Touloum. Il était, d'après les récits arabes, entouré de vastes jardins dont les fleurs dessinaient des passages du Coran. Dans les salons, resplendissant d'or et d'azur, on voyait des statues habillées de riches étoffes, représentant le prince et ses femmes. Une belle ménagerie renfermait des animaux nombreux. Sous une colonnade de marbre se voyait un bassin de 30 mètres de large plein de mercure réfléchissant la lumière du jour, et le soir celle de la lune et des étoiles. Du haut d'un belvédère élégant, on avait une vue magnifique sur les jardins du palais, le Nil et la campagne.

Les descriptions des auteurs arabes sont trop brèves pour nous donner une idée suffisante de ce qu'était un palais arabe en Égypte il y a un millier d'années; mais on peut compléter leurs indications par une autre description, faite par un Européen, Guillaume de Tyr, dans son histoire des guerres des princes chrétiens en Palestine, d'après le récit des ambassadeurs envoyés à la cour d'un souverain égyptien.

« Comme la maison de ce prince, écrit Guillaume de Tyr, a des splendeurs toutes particulières, telles qu'on n'en a jamais vu de notre temps, nous dirons ici avec soin ce que nous avons appris par les rapports fidèles de ceux qui ont été chez ce grand prince, sur sa splendeur, ses richesses incommensurables, sa magnificence extraor­dinaire. Après avoir traversé un assez grand nombre de cours et de passages, les ambassadeurs rencontrèrent des portiques pour les promenades d'agrément, qui étaient soutenus de colonnes de marbre, avaient des plafonds dorés, étaient ornés d’œuvres exquises et possédaient un carrelage bariolé ; si bien que tout marquait la splendeur royale. Tout cela était si beau de matière et de travail, que les deux envoyés ne pouvaient s'empêcher d'y porter le regard, et que leurs yeux ne pouvaient se rassa­sier de contempler ces ouvrages, dont la perfection surpassait tout ce qu'ils avaient vu jusqu'alors. Il y avait des viviers en marbre remplis de l'eau la plus pure et des oiseaux de toute espèce, qu'on ne connait pas chez nous, de voix diverses, de formes et de couleurs étranges, et surtout d'apparence merveilleuse pour nos compatriotes. De là, les eunuques les conduisirent dans d'autres chambres, qui dépassaient les premières en beauté autant que celles-ci le faisaient pour celles qu'ils avaient vues tout d'abord. Il y avait là une multitude admirable de différents quadrupèdes, tels que le pinceau capricieux du peintre, la licence du poète, et l'ame perdue dans les rêves de la nuit, peuvent seuls en créer, tels que les pays du Midi et de l'Orient en produisent, que l'Occident ne voit jamais et dont il n'entend parler que rarement. »

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 158

la figure # 98

Partie supérieure des minarets de la mosquée El-Azhar ;
d'après une photographie de l'auteur.

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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On peut très facilement juger de ce qu'était la richesse des khalifes fatimites, en consultant l'inventaire que l'historien Makrisy nous a conservé des objets que le khalife Mostanser (427 de l'hégire, 1037 de J.-C.) fut obligé de vendre, pour satisfaire les exigences de la milice dont nous avons parlé et qui s'était à peu près rendue maitresse de l'empire. Le témoignage est irrécusable, car c'est la copie du procès-verbal dressé par l'intendant du vizir, Nasser ed Doutah. À voir cette énumération, dit avec raison M. Marcel, à qui nous empruntons cet extrait, on dirait que toutes les richesses du monde se sont donné rendez-vous dans ce point du globe, et s'y étaient accumulées depuis de longs siècles, pour être ensuite disséminées aux mains de la plus vile soldatesque.

« On trouve dans cette nomenclature curieuse je ne sais combien de boisseaux d'émeraudes, de rubis, de perles, de cornalines et autres pierreries :

Dix-huit mille vases de cristal de roche dont quelques-uns valaient jusqu'à 1000 dynars (15 000 F) ; trente-six mille autres pièces du même cristal ; une natte d'or pesant 54 marcs ; quatre cents grandes cages d'or ; vingt-deux mille bijoux d'ambre; un turban orné de pierreries, valant 130 000 dynars (1 950 000 francs) ; des coqs, des paons, des gazelles de grandeur naturelle, en or, incrustées de perles, de rubis ; des tables de sardoine assez grandes pour que plusieurs personnes pussent y manger à la fois ; un palmier d'or dans une caisse d'or ; les fleurs et les fruits de grandeur naturelle en perles et en rubis ; un jardin dont le sol était d'argent doré, la terre d'ambre, les arbres d'argent et les fruits d'or et de pierreries ; une tente de 500 coudées (625 pieds) de circonférence, et de 64 coudées (90 pieds) de hauteur, toute en velours et satin brodé d'or, et dont les tentures firent la charge de 100 chameaux ; une autre tente, tissée d'or pur, soutenue par six colonnes d'argent massif ; des cuves d'argent du poids de 3 quintaux ; deux mille tapis enrichis d'or, dont l'un avait coûté 22 000 dynars (33 000 F) et les moindres 1 000 dynars (15 000 F) ; cinquante mille pièces de damas enrichies d'or, etc.



Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 159

la figure # 99

Fenêtre de la mosquée de Kalaoun.

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section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Enfin Ebn-Abd-e1-Azyz, inspecteur du trésor, déclare dans son rapport que plus de cent mille articles précieux et deux cent mille pièces d'armures ont été adjugées en sa présence. »

À voir l'énumération de telles richesses, une question s'impose. D'où pouvaient-elles venir ? De quelle source les khalifes tiraient-ils des revenus leur permettant d'amasser des trésors tels qu'aucun souverain n'en possède aujourd'hui de sem­blables ?

La richesse des khalifes avait deux sources très différentes : la production agricole du pays, d'une part, et les opérations commerciales, de l'autre.

l'Égypte était alors en effet l'entrepôt du commerce de l'Europe avec l'Inde et l'Arabie, et c'est par Alexandrie que devaient passer toutes les marchandises allant de l'Orient en Occident.

Le Florentin Frescobaldi assure que de son temps (1384), on voyait plus de bateaux dans le port du Caire qu'à Gênes ou à Venise. Sur le Nil, il y avait 36 000 barques servant à charger ou à décharger les marchandises. On peut voir, par les prix courants insérés par un des compagnons de Vasco de Gama dans son voyage, combien étaient énormes les bénéfices prélevés sur elles par les khalifes. En raison de ces bénéfices, les épices coûtaient cinq fois plus cher au Caire qu'à Calcutta.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 160

la figure # 100

Rue du Caire ; d'après une photographie.

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section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Cette source immense de richesse dura jusqu'à ce que Vasco de Gama ayant, en 1497, doublé le cap de Bonne-Espérance, arriva sur la côte de Malabar qu'aucun Européen n'avait vue avant lui, et qui n'était fréquentée jusqu'alors que par les Arabes.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 161

la figure # 101

Vue de la mosquée Hassan (Ebers).

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section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Le coup porté à la fortune des Khalifes d'Égypte par cette découverte était terri­ble ; mais, malgré les flottes importantes qu'ils envoyèrent, ils ne purent empêcher les Portugais de s'établir dans l'Inde, et d'anéantir, par conséquent, du même coup, le commerce des Arabes avec l'extrême Orient, c'est-à-dire la principale source des revenus des souverains de l'Égypte.

4. - Monuments laissés par les Arabes
en Égypte

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L'Égypte est la seule contrée où l'on puisse voir des monuments arabes de toutes les époques depuis les premiers temps de l'islamisme et étudier par conséquent les transformations de l'art aux diverses périodes.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 162

la figure # 102

Fontaine aux ablutions de la mosquée Hassan. État actuel ; d'après une photographie.

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section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Presque tous les anciens monuments des Arabes encore debout sont des mos­quées. Leur étude est d'autant plus facile que les plus importantes se trouvent réunies au Caire.

La ville du Caire elle-même - au moins dans les parties qui n'ont pas été envahies par les Européens - est restée entièrement arabe, et donne une idée assez juste de ce qu'était cette grande cité aux temps des khalifes.

Vue de loin, elle a un cachet oriental très frappant et qu'aucune autre ville ne possède peut-être au même degré. Elle forme une masse de maisons blanches à toits plats dominés par des centaines de minarets élancés se détachant sur un fond sombre de palmiers. Du haut de la citadelle, cette grande capitale présente un aspect féerique. Je ne connais aucune autre ville dont la physionomie soit aussi saisissante.

Les rues du Caire sont, comme toutes celles de l'Orient, étroites, irrégulières et sinueuses. Dans certains quartiers, notamment au vieux Caire, les fenêtres en saillie des maisons se touchent presque. Cette étroitesse des rues a pour résultat de protéger contre les rayons du soleil et de maintenir toujours une certaine fraicheur. Il faut avoir eu l'occasion d'être obligé de traverser sous les terribles rayons du soleil égyptien les grandes places et les boulevards à l'européenne qu'on trouve au Caire aujourd'hui, pour comprendre combien sous un climat pareil des rues étroites pleines d'ombre sont préférables à de larges voies toujours échauffées par un soleil de feu.

L'animation des rues du Caire a vivement frappé tous les voyageurs. Alors même qu'on a visité Damas, le spectacle est encore des plus intéressants et nous avons consacré de longues heures à le contempler.

« Dans la foule bigarrée qui s'y presse, dit le Dr Isambert, on reconnait à coté de l'humble fellah, du Bédouin à la démarche fière, du Copte ou du juif à la mine sombre et concentrée, du Grec actif et éveillé, du kawas arnaoute grave et digne, tous les types des nègres, depuis la couleur d'ébène des habitants du Soudan, jusqu'au teint clair des Berbérins. Les caravanes arrivant de tous les points de l'Afrique et de l'Arabie, les chameaux pesants et solennels, les anes lestes et sémillants emportant au galop les Levantins petits-maitres, ou des femmes enveloppées dans d'immenses voi­les de couleur sombre, le pacha qui passe à cheval étouffant sous la redingote bouton­née du Nizam, les porteurs d'eau avec leurs outres de cuir visqueuses, les portefaix de toute nature, les saïs criards toujours prêts à frapper de la courbach l'Arabe indolent et jusqu'aux pauvres femmes fellahines trop lentes à se ranger, tout cela forme un spectacle d'une variété toujours nouvelle dont l'étranger ne peut se lasser. »

La ville actuelle du Caire fut fondée en 359 de l'hégire (970 de J.-C.). Elle com­prenait dans son enceinte l'ancienne ville de Fostatt fondée par Amrou, qu'elle devait remplacer.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 164

la figure # 103

Mosquée Akhor au Caire ; d'après une photographie.

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section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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La nouvelle cité reçut le nom de el Kahirah (la Victorieuse), dont les Européens ont fait le Caire. Fostatt aujourd'hui n'est plus qu'un faubourg de cette ville ; le nom de Vieux Caire, sous lequel on le désigne maintenant, est très impropre, puisque la ville d'Amrou n'a jamais porté ce nom.

La nouvelle ville du Caire fut terminée trois ans après que sa première pierre fut posée. Les Fatimites consacrèrent une grande partie de leurs immenses revenus à l'embellir. Chaque souverain s'efforçait de dépasser ses devanciers, et les Mameluks eux-mêmes, quand ils succédèrent aux khalifes arabes, tinrent à honneur de continuer à orner la ville. Ce ne fut que quand elle devint la capitale d'une province turque qu'elle cessa non seulement d'être embellie, mais même d'être entretenue. Aujour­d'hui, les monuments les plus remarquables se dégradent de plus en plus, et comme on n'y fait jamais la plus légère réparation, ils sont destinés à disparaitre dans un avenir très prochain. Vous faites bien d'être venu les visiter, me disait, pendant mon séjour au Caire, un des premiers personnages de l'Égypte, car dans peu d'années il ne restera plus rien à voir.

Nous allons examiner rapidement maintenant, par ordre chronologique, les plus importants monuments du Caire. Dans le choix que nous avons dû faire parmi les quatre à cinq cents mosquées que la ville contient, nous nous sommes attaché à celles qui représentent le mieux le style de chaque époque, depuis les origines du Caire jusqu'aux temps modernes.

Mosquée d'Amrou 21 de l'hégire, 642 de J.-C.). - La mosquée d'Amrou est un des plus anciens et des plus vénérés sanctuaires de l'islamisme : quatre-vingts des compa­gnons de Mahomet assistèrent à sa construction.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 165

la figure # 104

Mosquée funéraire el Barqouq aux tombeaux des khalifes ; d'après une photographie.

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La civilisation des Arabes (1884).

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Élevée par le conquérant de l'Égypte, Amrou, elle a gardé son nom. Sous les qua­tre premiers khalifes, et jusqu'à la fin du règne des Omniades, ce fut la seule mosquée que possédait la ville. Véritable type des mosquées primitives, son plan servit longtemps de modèle.

Ce plan est très simple et lorsqu'on a vu en détail une de ces anciennes mosquées on les connait toutes. Elles se composent d'une cour rectangulaire entourée de larges galeries couvertes à plusieurs rangées de colonnes. Un côté de la galerie, générale­ment plus profond que les trois autres, est consacré au sanctuaire. Au centre de la cour, existe toujours une fontaine pour les ablutions, et aux angles du monument un certain nombre de tours, plus ou moins élevées, appelées minarets.

Devant la plupart des anciennes mosquées se trouve une première cour entourée de batiments destinés à loger les étrangers, des écuries pour les chevaux et les chameaux, des bains publics et des abreuvoirs. Les mosquées primitives étaient non seulement des lieux de prière, mais des hôtelleries pour les voyageurs.

Les colonnes de la mosquée d'Amrou ont été empruntées à divers monuments grecs et romains; elles supportent des arcades ne différant des anciennes arcades à plein cintre que parce qu'elles sont très faiblement ogivales à leur sommet et forment très légèrement le fer à cheval à leur base. En s'accentuant plus tard, l'ogive et l'arc outrepassé deviendront caractéristiques de l'art arabe. Appliqué au profil des cou­poles, l'arc en fer à cheval leur donnera une forme svelte et gracieuse bien supérieure aux lourdes calottes sphériques surbaissées des Byzantins.

La cour rectangulaire entourée de galeries de la mosquée d'Amrou n'a plus aujourd'hui de colonnes que sur deux côtés se faisant face : un de ces côtés n'a qu'une rangée de colonnes, l'autre côté, qui est celui du sanctuaire, en a six, et les arcades de chacune d'elles sont au nombre de 21, ce qui fait 126 colonnes ; mais, comme la première rangée est formée de colonnes doubles, cela fait en réalité 147 colonnes pour cette partie du monument.

Au centre du sanctuaire se trouve, comme dans toutes les mosquées sans excep­tion, une niche surmontée d'une voûte (mihrab), tournée vers la Mecque devant la­quelle les musulmans viennent faire leurs prières, et une chaire à prêcher (mimbar). Dans la mosquée d'Amrou, elles sont très simples.

Les deux minarets de la mosquée d'Amrou sont également fort simples ils sont peu élevés, n'ont qu'une galerie et se terminent en pointe.

On ne trouve dans la mosquée d'Amrou ni arabesques, ni ornements en stalactites, ni tous ces détails qui devaient caractériser plus tard l'art arabe. Malgré sa simplicité, sa forêt de colonnes et d'arcades, elle m'a semblé d'un effet réellement imposant. Elle tombe malheureusement en ruines, comme la plupart des vieilles mosquées du Caire 

Mosquée de Touloun (243 de l'hégire, 876 de J.-C.). - La mosquée de Touloun est encore d'un style très simple, mais elle est cependant plus ornée que la précédente. Son plan général est le même : une cour carrée dont les côtés sont entourés d'arcades. Ces arcades, nettement ogivales, ont leur terminaison inférieure en fer à cheval plus accusée que dans la mosquée d'Amrou. Au lieu d'être supportées par des colonnes, comme dans cette dernière, elles le sont par de solides piliers dans les angles desquels sont engagées des colonnes surmontées de chapiteaux byzantins. Cette forme particulière de piliers parait avoir été l'origine de ces colonnes agglomérées qu'on rencontre si souvent dans nos églises gothiques.

Le plafond supporté par les arcades est en bois comme dans la mosquée d'Amrou.

Les arabesques et les stalactites ne se montrent pas encore dans la mosquée de Touloun. Les fleurs et feuillages qui courent le long des frises, des fenêtres, et au-des­sous des arcades rappellent le style byzantin, mais font présager déjà les arabesques.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 167

la figure # 105

Le Caire. Plaine des tombeaux, au pied de la citadelle et de la mosquée Méhémet Ali ;
d'après une photographie.

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La civilisation des Arabes (1884).

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Sur les frises au-dessous des plafonds on lit des inscriptions sculptées sur bois en caractères coufiques.

Le mur extérieur de la mosquée est surmontée de créneaux découpés à jour.

Le monument est construit en briques cuites recouvertes de stuc. Les ornements et moulures sont également en stuc.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 168

la figure # 106



Intérieur de la mosquée Mouaiyad ; d'après un dessin de Coste.

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La civilisation des Arabes (1884).

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Un seul des minarets existe encore : c'est une tour, à étages rentrants, carrée à la base, cylindrique ensuite, puis octogonale.

Au centre de la cour de la mosquée se trouve une belle fontaine couverte. Elle présente au-dessus de sa porte des fenêtres triangulaires à leur sommet.

La mosquée de Touloun est entièrement en ruines. L'administration égyptienne ne s'est pas plus souciée de ce monument de l'art arabe primitif qu'elle ne s'est souciée des autres. Plafonds, murs, tout croule, et, dans quelques années, la mosquée ne sera plus qu'un monceau de décombres. Pour la visiter il nous a fallu faire forcer une porte qu'on avait clouée pour empêcher d'y pénétrer.

Mosquée el Azhar (359 de l'hégire, 970 de J.-C.). - La mosquée el Azhar, marque un nouveau progrès sur la précédente, au point de vue de l'ornementation ; mais, en l'étudiant, il faut se souvenir que plusieurs détails du monument sont très postérieurs à l'époque de sa construction primitive.

En raison de l'université dont elle est dotée depuis l'année 378 de l'hégire, cette mosquée est une des plus célèbres de tout l'islamisme, et, aujourd'hui encore, elle exerce au loin une influence considérable : les étudiants y affluent de toutes les par­ties du monde mahométan. Elle est, en effet, le dernier foyer encore debout de la science des Arabes en Orient. Des professeurs, entretenus sur les revenus de la mosquée, y enseignent les sciences, la littérature, la théologie, la jurisprudence, la médecine, l'astronomie, les mathématiques et l'histoire. Le nombre de ses élèves était autrefois de 122 000, et n'est pas beaucoup moins élevé maintenant. Les étudiants les plus pauvres y sont entièrement entretenus.

Le plan de la mosquée d'el Azhar est analogue à celui des mosquées précédentes, mais elle est entourée d'habitations diverses qui en altèrent un peu l'ancien plan.

C'est principalement la grande cour de la mosquée qu'il faut examiner, pour avoir une idée exacte de l'architecture primitive du monument. Les arcades sont soutenues par trois cent quatre vingt colonnes en porphyre, marbre et granit, mais dont les bases et les chapiteaux proviennent d'anciens édifices. L'arc des arcades est plus aigu que dans les premières mosquées. Les minarets sont remarquables, mais ils sont posté­rieurs à la construction du monument. J'en donne dans cet ouvrage des photographies que j'ai prises de l'une des terrasses de la mosquée. Je donne également la repro­duction d'un mihrab à ornementation polychrome que j'ai pris dans une salle servant de tombeau à un grand personnage.

Mosquée de Kalaoum 683 de l'hégire, 1283 de J.-C.) - Cette mosquée présente un échantillon de l'art arabe au moment ou il touche presque à sa plus haute période et il est facheux qu'on ait laisse des peintres en batiments quelconques salir abominable­ment, sous prétexte sans doute de restauration, certaines parties des murs et des plafonds.

L'ensemble de la mosquée de Kalaoum rappelle tout à fait les premiers édifices gothiques. Cette ressemblance a frappé tous les savants qui l'ont visitée, depuis Coste jusqu'à Ebers. Voici comment ce dernier s'exprime à son sujet :

« Ce qu'il y a de remarquable dans la façade de la mosquée et de la salle du tom­beau de Kalaoum, c'est son aspect général et sa ressemblance avec la construction extérieure de nos églises gothiques. De longues arcades servant de contre-forts entre lesquels sont des arcades plus petites supportées par des colonnes ; point de corniches ; des colonnes sans entablements ; un portail servant de décoration à la porte d'entrée, où l'on voit plusieurs arcades les unes dans les autres, supportées par des groupes de colonnettes de différentes grandeurs ; tout cet ensemble, sans ordre ni symétrie, est positivement ce qui caractérise les édifices que l'on construisait à la même époque en France, en Allemagne, et dans le nord de l'Italie.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 170

la figure # 107

Mosquée sépulcrale de Kaït bey ; d'après une photographie.

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La civilisation des Arabes (1884).

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« En effet, si l'on ajoute à cette architecture arabe ce que le climat froid et plu­vieux exige, ce que les usages religieux demandent, et ce que la sculpture statuaire permet alors, les combles élevés, les pignons pointus, les gouttières avancées, les clochetons, les statues, les bas-reliefs deviendront la décoration obligée de cette architecture arabe transplantée dans le nord, chez le peuple chrétien.

« Ce genre de construction sera positivement celui qu'on a appelé gothique et dont on voit un bel exemple dans la Sainte-Chapelle à Paris. La construction de l'édifice dont nous venons de parler et celle de la Sainte-Chapelle sont toutes deux du trei­zième siècle. »

On voit dans la mosquée de Kalaoum une chapelle à dôme contenant le tombeau du fondateur de la mosquée ; cette salle est d'une grande magnificence, et ses longues arcades, reposant sur des piliers avec colonnes incrustées dans leurs angles, ses croisées ogivales, rappellent également nos monuments gothiques. Il y avait autrefois un hôpital attaché à la mosquée de Kalaoum. Bien que longuement décrit dans un guide en Orient publié récemment, il n'existe plus.

Mosquée Hassan de l'hégire, 1356 de J.-C.) - Nous voici graduellement arrivés à l'époque la plus brillante de l'art arabe, et nous allons le voir s'épanouir dans la mosquée d'Hassan, le plus beau monument du Caire.

Par ses dimensions gigantesques, la mosquée d'Hassan rappelle nos grandes cathédrales. Elle dépasse par son volume Notre-Dame de Paris. Sa grande coupole a 55 mètres de hauteur ; le plus haut de ses minarets atteint 86 mètres, soit le double de hauteur de la colonne Vendôme à Paris. La longueur du batiment est de 1140 mètres, sa largeur de 75. Les murailles ont 8 mètres d'épaisseur. Au lieu d'être en briques et marbre, comme ceux des anciennes mosquées, elles sont construites en pierre de taille.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 171

la figure # 108

Chaire et sanctuaire de la mosquée de Kaït bey ; d'après une photographie.

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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L'ensemble du monument a un aspect majestueux qu'on ne rencontre que dans les grandes mosquées du sultan Hassan est assez différent de celui habituellement suivi. Au lieu d'être carrée elle affecte la forme d'une croix grecque. Au lieu d'être entourée d'arcades, comme dans les mosquées précédentes, la cour intérieure présente sur chacun de ses côtés l'entrée d'une vaste salle s'ouvrant sur elle par une gigantesque arcade ogivale. La plus grande de ces salles sert de sanctuaire : elle a une voûte de 21 mètres d'élévation. Au fond de ce sanctuaire sont le mihrab et la chaire à prêcher, qu'on trouve dans toutes les mosquées. Les parois de murs sont couvertes d'arabes­ques et d'inscriptions. Au centre de la cour se trouve une magnifique fontaine malheureusement en ruines.

La mosquée d'Hassan renferme le tombeau de son fondateur ; il est contenu dans une salle surmontée d'un dôme de 21 mètres de largeur avec un encorbellement en stalactites à sa base.

Tout autour de la salle court une magnifique inscription en bois sculpté ayant environ un mètre de hauteur.

Comme dans la plupart des mosquées précédentes, les arcades sont toujours un peu étranglées à leur base mais faiblement. L'arc tout à fait outrepassé, c'est-à-dire le véritable arc en fer à cheval, n'est employé d'une façon générale que par les Arabes d'Espagne.

Le grand portail du nord de la mosquée d'Hassan a 20 mètres de hauteur. Il est creusé en hémicycle. La demi-coupole qui le surmonte s'appuie sur des stalactites de pierre. Les parois sont couvertes de riches arabesques.

La mosquée du sultan Hassan n'est pas, bien entendu, mieux entretenue que les autres mosquées du Caire : mosaïques, sculptures, lambris de bois, tout tombe en ruines, et, avant peu d'années, il ne restera de ce splendide monument que des murs.

Toutes les mosquées de cette époque sont du reste fort remarquables.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 172

la figure # 109

Porte-Bab-el-Fotouh (Ebers).

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Elles représentent avec le siècle qui va suivre, le bel age de l'art architectural arabe en Égypte. je mentionnerai surtout, parmi les monuments de cette période, la mosquée de l'émir Akhor, dont la coupole est fort gracieuse, et les monuments suivants :

Mosquée sépulcrale Barqouq 784 de l'hégire, 1384 de J.-C.) -Cette mosquée est construite en pierres alternativement blanches et rouges par assises réglées ; elle fait partie de la série de monuments dont nous parlerons plus loin sous le nom de tombeaux des khalifes. Son minaret représente, avec celui de la mosquée de Kaït bey, la plus haute expression de l'art arabe dans ce genre de constructions. Les coupoles, légèrement étranglées à leur base, sont d'une élégance frappante.

Vue de l'intérieur, la coupole qui recouvre le tombeau de Barqouq a un aspect très imposant. Elle est reliée aux angles de la salle carrée qui la supporte par des pen­dentifs formés de stalactites du plus grand effet.

La mosquée de Barqouq contient une admirable chaire à prêcher en marbre sculpté. Cette véritable dentelle de pierre est certainement un des plus remarquables chefs-d'œuvre de l'art arabe. Laisser tomber en ruines et saccager par le premier venu de pareilles oeuvres est véritablement de la barbarie sans excuse.

Mosquée de Mouaiyad 818 de l'hégire, 1415 de J.-C.) -Cette mosquée est inférieure comme ensemble à plusieurs de celles qui précèdent, parce qu'elle est un peu trop chargée d'ornements de détail ; mais par son ornementation, elle pouvait être considérée comme une des plus riches mosquées du Caire. Aujourd'hui elle est aban­donnée entièrement et ne sera bientôt plus, comme la plupart des autres monuments que j'ai mentionnés, qu'un monceau de décombres. J'y ai remarqué de magnifiques plafonds à caissons sculptés, peints et dorés, fort rares au Caire aujourd'hui, des portiques à colonnes surmontées d'arcades à ogives légèrement étranglées à la base, de belles fenêtres ogivales entourées d'inscriptions et de gracieux pavés de mosaïque.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 173

la figure # 110

Puits de Joseph construit au Caire par les Arabes ; d'après un dessin de Coste.

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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Mosquée sépulcrale de Kaït bey 872 de l'hégire, 1468 de J.-C.) - Cette mosquée est surtout remarquable par sa coupole revêtue d'un riche lacis d'arabesque, sculptées en relief et par son magnifique minaret à trois étages. Ce dernier est couvert de sculptures et peut être considéré comme la dernière expression de l'architecture arabe. On peut y observer avec quel sens artistique les Arabes y font usage des encorbelle­ments, c'est-à-dire de ces saillies de pierre : consoles, corniches, galeries, etc., qui, dépassant la ligne du mur, donnent au minaret un aspect gracieux qu'une tour cylin­drique ou carrée n'a jamais.

Dans l’édition papier de 1980

apparait à la page 174

la figure # 111

Salon de réception arabe au Caire ; d'après un dessin de Prisse d'Avesne.

téléchargeable sur le site web : Les Classiques des sciences sociales,
section Auteurs classiques : Gustave Le Bon (1841-1931) :
La civilisation des Arabes (1884).

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La mosquée de Kaït bey fait partie, comme celle d'El-Barqouq, d'une série de monuments, en ruines, désignés vulgairement sous le nom de tombeaux des khalifes. La plupart appartiennent à la période des mameluks circassiens. Ils se trouvent dans une plaine sablonneuse, près du Caire, et leur ensemble forme un des tableaux les plus imposants que j'aie jamais eu occasion de contempler. À l'autre extrémité de la ville, au pied même de la citadelle, se trouve une seconde plaine remplie également de monuments funéraires où on rencontre des minarets de mosquées et des dômes de toutes les formes possibles. Ils appartiennent à des époques différentes et présentent un intérêt très grand, mais leur étude nous entrainerait hors du cadre de ce chapitre. Cette nécropole est du reste représentée dans une de nos photographies.

Mosquées turques du Caire Parmi le petit nombre de mosquées et de palais construits depuis le commencement du seizième siècle, c'est-à-dire depuis que les Turcs se sont emparés de l'Égypte, je n'en connais aucun qui soit digne de la plus insignifiante mention. La plus remarquable par son volume est la gigantesque batisse de Mohamed Ali. Avec son dôme surbaissé, ses maigres minarets cylindriques terminés en éteignoir, elle peut servir à mettre en évidence l'abime profond qui sépare le sens artistique d'un Arabe de celui d'un Turc. En arrivant en Égypte, les Arabes n'étaient certes pas des artistes accomplis, mais ils possédaient au plus haut degré le goût des arts, et surent tirer des éléments fournis par les Byzantins un style entièrement nouveau. Les maitres et les modèles n'ont pas fait défaut aux Turcs depuis des siècles, mais l'art de les utiliser leur a toujours manqué. Voulant élever une mosquée au Caire, rien ne leur a paru préférable que de copier le lourd monument de Sainte-Sophie, c'est-à-dire une église chrétienne byzantine. Cet édifice représente une étape de l'art que les Arabes avaient franchie depuis longtemps. Les Turcs n'en ont jamais connu d'autres et n'ont jamais su la dépasser.

Autres monuments arabes du Caire : Portes de la ville, Citadelle, Puits de Joseph, etc Parmi les monuments de l'époque des khalifes susceptibles de donner une idée de l'architecture arabe, je citerai encore deux portes de la ville : celles de Bab-el-Nasr et Bab-el-Foutouh, construites au onzième siècle de notre ère par le khalife fatimite Mostanser.

La citadelle du Caire est également un édifice remarquable. Elle est de la fin du douzième siècle, et fut construite par le sultan Salah-êd-Dyn (Saladin). Elle est alimentée d'eau par un puits très habilement creusé dans le roc, qui donne une haute idée du talent des ingénieurs de cette époque. Ce puits a 88 mètres de profondeur et 8 mètres d'ouverture. Il est divisé en deux étages. L'eau est montée par des bœufs qui font mouvoir une roue à chapelets et à pots de terre. On descend jusqu'au premier étage par un chemin de ronde en rampe douce et à marches assez peu élevées pour que les bœufs puissent le monter et le descendre facilement.

Bien d'autres produits de la civilisation arabe : habitations, armes, objets d'indus­trie, etc., peuvent être observés au Caire. Ils seront décrits dans d'autres chapitres. En joignant leur étude à celle des monuments qui viennent d'être énumérés, le lecteur aura certainement une idée suffisamment claire de la civilisation que créèrent en Égypte les disciples du Coran.



D'après des renseignements que j'ai recueillis dans la haute Égypte auprès de plusieurs négociants, les terres rapporteraient en moyenne 12 % tous frais payés. Le prix des céréales est cependant assez bas pour qu'il y ait intérêt à les expédier en Angleterre, bien que les prix de transport dépassent souvent 30 % de leur valeur.

Dans la haute Égypte il ne pleut presque jamais et la température, même en hiver, est toujours très élevée. J'ai relevé en novembre et décembre 1882 la température jour par jour à midi entre Siout et Thèbes. Le minimum du thermomètre à l'ombre a été de 19˚ 4, le maximum 27˚ 3.

Elle l'a été du moins jusqu'au jour où les Turcs et plus tard les Européens se sont abattus sur le fellah. Après ne lui avoir laissé de ses récoltes que le strict nécessaire pour l'empêcher de mourir de faim, on a commencé à entamer ce strict nécessaire, bien peu de chose pourtant, et aujourd'hui la plupart des paysans en sont réduits à se nourrir exclusivement d'herbages. Ils jouissent en échange des bienfaits de la civilisation, bienfaits consistant pour eux à savoir qu'il y a bien loin, bien loin, une grande ville, appelée le Caire, où il y a de belles rues et des gens très riches. Bien que la population des rives du Nil soit d'une douceur et d'une résignation qui dépassent ce qu'on pourrait croire, elle a accueilli avec une explosion d'enthousiasme facile à comprendre le mouve­ment insurrectionnel récent qui prenait comme drapeau l'expulsion de tous les étrangers. Le fellah qu'on oblige, à coups de trique, à travailler sans relache pour enrichir des spéculateurs financiers turcs et européens généralement fort véreux, l'Hindou réduit à la plus noire misère par les nou­veaux maitres de l'Inde, doivent se dire parfois que les nations civilisées modernes poussent l'art d'exploiter les peuples qu'elles envahissent à un degré qui eût rendu jaloux ces tyrans des vieux ages dont parle avec indignation l'histoire.

Les auteurs ayant écrit sur le Caire répètent généralement, d'après les écrivains arabes, que « chaque nuit brûlaient dans la mosquée 18,000 lampes, pour l'entretien desquelles on dépensait journellement 11,000 quintaux d'huile épurée. » Les observateurs les plus exacts, y compris Batissier, ont répété la même chose. Il suffit cependant d'un calcul très simple pour voir qu'une pareille quantité représenterait 61 kilogrammes d'huile par mèche, consommation absolument invraisemblable. 11,000 quintaux d'huile, soit environ 11,000 tonneaux de la valeur d'un hectolitre chacun à transporter tous les jours à la mosquée eussent nécessité une véritable armée de chameaux.






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