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LE RÔLE DES IDÉES DANS LA VIE DES PEUPLES

la sociologie

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LE RÔLE DES IDÉES DANS LA VIE DES PEUPLES




Les idées directrices de chaque civilisation sont toujours en trÈs petit nombre. — Lenteur extrÊme de leur naissance et de leur disparition. — Les idées n’agissent sur la conduite qu’aprÈs s’Être transformées en sentiments. — Elles font alors partie du caractÈre. — C’est grace à la lenteur de l’évolution des idées que les civilisations possÈdent une certaine fixité. — Comment s’établissent les idées. — L’action du raisonnement est totalement nulle. — Influence de l’affirmation et du prestige. — Rôle des convaincus et des apôtres. — Déformation qu’éprouvent les idées en descendant dans les foules. — L’idée universellement admise agit bientôt sur tous les éléments de la civilisation. — C’est grace à la communauté des idées que les hommes de chaque age ont une somme de conceptions moyennes qui les rend fort semblables dans leurs pensées et leurs œuvres. — Le joug de la coutume et de l’opinion. — Il ne diminue qu’aux ages critiques de l’histoire oÙ les vieilles idées ont perdu de leur influence et ne sont pas encore remplacées. — Cet age critique est le seul oÙ la discussion des opinions puisse Être tolérée. — Lee dogmes ne se maintiennent qu’à la condition de n’Être pas discutés. — Les peuples ne peuvent changer leurs idées et leurs dogmes sans Être aussitôt obligés de changer de civilisation.

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AprÈs avoir montré que les caractÈres psychologiques des races possÈdent une grande fixité et que de ces caractÈres l’histoire des peuples dérive, nous avons ajouté que les éléments psychologiques pouvaient, de mÊme que les éléments anatomiques des espÈces, se transformer à la longue par de lentes accumulations héréditaires. C’est en grande partie de ces transformations que l’évolution des civilisations dépend.

Les facteurs susceptibles de provoquer les changements psychologiques sont variés. Les besoins, la concurrence vitale, l’action de certains milieux, les progrÈs des sciences et de l’industrie, l’éducation, les croyances et bien d’autres encore exercent leur action. Nous avons consacré déjà un volume  à l’étude du rôle de chacun d’eux.Il ne saurait donc Être question de traiter en détail ce sujet maintenant. Nous n’y revenons ici que pour montrer, en choisissant quelques facteurs essentiels, le mécanisme de leur action. C’est à cette étude que sera consacré ce chapitre et ceux qui vont suivre.

L’étude des diverses civilisations qui se sont succédé depuis l’origine du monde prouve qu’elles ont toujours été guidées dans leurs développements par un trÈs petit nombre d’idées fondamentales. Si l’histoire des peuples se réduisait à celle de leurs idées, cette histoire ne serait jamais bien longue. Lorsqu’une civilisation a réussi à créer en un siÈcle une ou deux idées fondamentales dans le domaine des arts, des sciences, de la littérature ou de la philosophie, on peut considérer qu’elle a été exceptionnellement brillante.

Les idées ne sauraient avoir d’action réelle sur l’ame des peuples que lorsque, à la suite d’une élaboration trÈs lente, elles sont descendues des régions mobiles de la pensée dans cette région stable et inconsciente des sentiments oÙ s’élaborent les motifs de nos actions. Elles deviennent alors des éléments du caractÈre et peuvent agir sur la conduite. Le caractÈre est en partie formé d’une stratification d’idées inconscientes.

Quand les idées ont subi cette lente élaboration, leur puissance est considérable, parce que la raison cesse d’avoir prise sur elles. Le convaincu que domine une idée quelconque, religieuse ou autre, est inaccessible à tous les raisonnements, quelque intelligent qu’on le suppose. Tout ce qu’il pourra tenter, et encore le plus souvent ne le tentera-t-il pas, ce sera de faire rentrer, par des artifices de pensée et des déformations souvent trÈs grandes, l’idée qu’on lui objecte dans le cadre des conceptions qui le dominent.

Si les idées ne peuvent avoir d’action qu’aprÈs Être lentement descendues des régions du conscient dans celles de l’inconscient, nous comprenons avec quelle lenteur elles doivent se transformer et pourquoi les idées directrices d’une civilisation sont si peu nombreuses et demandent si longtemps pour évoluer. Il faut nous féliciter qu’il en soit ainsi : car, autrement, les civilisations n’auraient pu avoir aucune fixité. Il est heureux également que des idées nouvelles puissent finir à la longue par se faire accepter, car si les anciennes idées étaient absolument immuables, les civilisations n’auraient pu réaliser aucun progrÈs. Grace à la lenteur de nos transformations mentales, il faut plusieurs ages d’hommes pour faire triompher des idées nouvelles, et plusieurs ages d’hommes encore pour les faire disparaitre. Les peuples les plus civilisés sont ceux dont les idées directrices ont su se maintenir à une égale distance de la variabilité et de la fixité. L’histoire est jonchée des débris de ceux qui n’ont pas su maintenir cet équilibre.

Il est donc facile de concevoir que ce qui frappe le plus, quand on parcourt l’histoire des peuples, ce ne soit pas la richesse et la nouveauté de leurs idées, mais au contraire l’extrÊme pauvreté de ces idées, la lenteur de leurs transformations, et la puissance qu’elles exercent. Les civilisations sont les résultats de quelques idées fondamentales et quand ces idées viennent à changer les civilisations sont aussitôt condamnées à changer. Le moyen age a vécu sur deux idées principales : l’idée religieuse et l’idée féodale. De ces deux idées sont issus ses arts, sa littérature et sa conception de la vie tout entiÈre. Au moment de la Renaissance, ces deux idées s’altÈrent un peu ; l’idéal retrouvé du vieux monde gréco-latin s’impose à l’Europe, et aussitôt la conception de la vie, les arts, la philosophie, la littérature commencent à se transformer. Puis l’autorité de ta tradition s’ébranle, les vérités scientifiques se substituent graduellement à la vérité révélée, et de nouveau encore la civilisation se transforme. Aujourd’hui les vieilles idées religieuses semblent avoir définitivement perdu la plus grande partie de leur empire, et par cela seul toutes les institutions sociales qui s’appuyaient sur elle menacent de s’effondrer.

L’histoire de la genÈse des idées, de leur domination, de leur usure, de leurs transformations, et de leur disparition ne saurait Être faite qu’eu l’appuyant de nombreux exemples. Si nous pouvions entrer dans les détails, nous montrerions que chaque élément de civilisation philosophie, croyances, arts, littérature, etc., est soumis à un fort petit nombre d’idées directrices dent l’évolution est fort lente. Les sciences elles-mÊmes n’échappent pas à cette loi. Toute la physique moderne dérive de l’idée d’indestructibilité de la force, toute la biologie, de l’idée du transformisme, toute ta médecine, de l’idée de l’action des infiniment petits, et l’histoire de ces idées montre que, bien qu’elles s’adressent aux esprits les plus éclairés elles ne s’établissent que peu à peu et avec peine. Dans un siÈcle oÙ tout va si vite, dans un ordre de recherches oÙ les passions et les intérÊts ne partent guÈre, l’établissement d’une idée scientifique fondamentale ne prend pas moins de vingt-cinq ans. Les plus claires, les plus faciles à démontrer, celles qui devraient prÊter le moins à la controverse, telles par exemple que l’idée de la circulation du sang, n’ont pas demandé un temps moins long.



Qu’il s’agisse d’une idée scientifique, artistique, philosophique, religieuse, en un mot d’une idée quelconque, sa propagation se fait toujours par un mécanisme identique. Il faut qu’elle soit d’abord adoptée par un petit nombre d’apôtres auxquels l’intensité de leur foi ou l’autorité de leur nom donnent un grand prestige. Ils agissent alors beaucoup plus par suggestion que par démonstration. Ce n’est pas dans la valeur d’une démonstration qu’il faut chercher les éléments essentiels du mécanisme de la persuasion.On impose ses idées soit par le prestige qu’on possÈde, soit en s’adressant aux passions, mais on n’exerce aucune influence en s’adressant uniquement à la raison. Les foules ne se laissent jamais persuader par des démonstrations, mais seulement par des affirmations, et l’autorité de ces affirmations dépend uniquement du prestige exercé par celui qui les énonce.

Lorsque les apôtres ont réussi à convaincre un petit cercle d’adeptes et formé ainsi de nouveaux apôtres, l’idée nouvelle commence à entrer dans le domaine de la discussion. Elle soulÈve tout d’abord une opposition universelle, parce qu’elle heurte forcément beaucoup de choses anciennes et établies. Les apôtres qui la défendent, se trouvent naturellement excités par cette opposition, qui ne fait que les persuader de leur supériorité sur le reste des hommes, et ils défendent avec énergie l’idée nouvelle, non pas parce qu’elle est vraie — le plus souvent ils n’en savent rien — mais simplement parce qu’ils l’ont adoptée. L’idée nouvelle est alors de plus en plus discutée, c’est-à-dire, en réalité, acceptée en bloc par les uns, rejetée en bloc par les autres. On échange des affirmations et des négations, et fort peu d’arguments, les seuls motifs d’acceptation ou de rejet d’une idée ne pouvant Être, pour l’immense majorité des cerveaux, que des motifs de sentiment dans lesquels le raisonnement ne saurait jouer aucun rôle.

Grace à ces débats toujours passionnés, l’idée progresse lentement. Les générations nouvelles qui la trouvent contestée tendent à l’adopter par le fait seul qu’elle est contestée. Pour la jeunesse, toujours avide d’indépendance, l’opposition en bloc aux idées reçues est la forme d’originalité qui lui est le plus accessible.

L’idée continue donc à grandir, et bientôt elle n’a plus besoin d’aucun appui. Elle va maintenant se répandre partout par le simple effet de l’imitation par voie de contagion, faculté dont les hommes sont généralement doués à un aussi haut degré que les grands singes anthropoÏdes, que la science moderne leur assigne pour pÈres.

DÈs que le mécanisme de la contagion intervient, l’idée entre dans la phase qui la conduit forcément au succÈs. L’opinion l’accepte bientôt. Elle acquiert alors une force pénétrante et subtile qui la répand progressivement dans tous les cerveaux, créant du mÊme coup une sorte d’atmosphÈre spéciale, une maniÈre générale de penser. Comme cette fine poussiÈre des routes qui pénÈtre partout, elle se glisse dans toutes les conceptions et toutes les productions d’une époque. L’idée et ses conséquences font alors partie de ce stock compact de banalités héréditaires que nous impose l’éducation. Elle a triomphé et est entrée dans le domaine du sentiment, ce qui la met désormais pour longtemps à l’abri de toute atteinte.

De ces idées diverses qui guident une civilisation, les unes, celles relatives aux arts ou à la philosophie par exemple, restent dans les couches supérieures d’une nation ; les autres, celles relatives aux conceptions religieuses et politiques notamment, descendent parfois jusque dans la profondeur des foules. Elles y arrivent généralement fort déformées, mais, lorsqu’elles y arrivent, le pouvoir qu’elles exercent sur des ames primitives incapables de discussion est immense. L’idée représente alors quelque chose d’invincible, et ses effet, se propagent avec la violence d’un torrent qu’aucune digue ne contient plus. Il est toujours facile de trouver chez un peuple cent mille. hommes prÊts à se faire tuer pour défendre une idée dÈs que cette idée les a subjugués. C’est alors que surviennent ces grands événements qui révolutionnent l’histoire et que seules les foules peuvent accomplir. Ce n’est pas avec des lettrés, des artistes et des philosophes que se sont établies les religions qui ont gouverné le monde, ni ces vastes empires qui se sont étendus d’un hémisphÈre à l’autre, ni les grandes révolutions religieuses et politiques qui ont bouleversé l’Europe. C’est avec des illettrés assez dominés par une idée pour sacrifier leur vie à sa propagation. Avec ce bagage théoriquement trÈs mince, mais pratiquement trÈs fort, les nomades des déserts de l’Arabie ont conquis une partie du vieux monde gréco-romain et fondé un des plus gigantesques empires qu’ait connus l’histoire. C’est avec un semblable bagage moral — la domination d’une idée — que les héroÏques soldats de la Convention ont victorieusement tenu tÊte à l’Europe en armes.

Une forte conviction est tellement irrésistible que seule, une conviction égale a des chances de lutter victorieusement contre elle. La foi n’a d’autre ennemi sérieux à craindre que la foi. Elle est sÛre du triomphe quand la force matérielle qu’on lui oppose est au service de sentiments faibles et de croyances affaiblies. Mais si elle se trouve en face d’une foi de mÊme intensité, la lutte devient trÈs vive et le succÈs est alors déterminé par des circonstances accessoires, le plus souvent d’ordre moral, telles que l’esprit de discipline et la meilleure organisation. En étudiant de prÈs l’histoire des Arabes, que nous citions à l’instant, nous constaterions que, dans leurs premiÈres conquÊtes, — et ce sont toujours ces conquÊtes qui sont à la fois les plus difficiles et les plus importantes — ils rencontrÈrent des adversaires moralement trÈs faibles, bien que leur organisation militaire fÛt assez savante. Ce fut d’abord en Syrie qu’ils portÈrent leurs armes. Ils n’y trouvÈrent que des armées byzantines formées de mercenaires peu disposés à se sacrifier pour une cause quelconque. Animés d’une foi intense qui décuplait leurs forces, ils dispersÈrent ces troupes sans idéal, aussi facilement que jadis une poignée de Grecs, soutenus par l’amour de la cité, dispersÈrent les innombrables soldats de XerxÈs. L’issue de leur entreprise eÛt été tout autre si quelques siÈcles plus tôt ils s’étaient heurtés aux cohortes de Rome. Il est évident que lorsque des forces morales également puissantes sont en présence, ce sont toujours les mieux organisées qui l’emportent. Les Vendéens avaient assurément une foi trÈs vive, c’étaient des convaincus énergiques ; mais les soldats de la Convention avaient, eux aussi, des convictions trÈs fortes, et, comme ils étaient militairement mieux organisés, ce furent eux qui l’emportÈrent.



En religion comme en politique le succÈs est toujours aux croyants, jamais aux sceptiques, et si aujourd’hui l’avenir semble appartenir aux socialistes, malgré l’inquiétante absurdité de leurs dogmes, c’est qu’il n’y à plus qu’eux qui soient réellement convaincus, les classes dirigeantes modernes ont perdu la foi en toutes choses. Elles ne croient plus à rien, pas mÊme à la possibilité de se défendre contre le flot menaçant des barbares qui les entourent de toutes parts.

Lorsque, aprÈs une période plus ou moins longue de tatonnements, de remaniements, de déformations, de discussion, de propagande, une idée a acquis sa forme définitive et a pénétré dans l’ame des foules, elle constitue un dogme, c’est-à-dire une de ces vérités absolues qui ne se discutent plus. Elle fait alors partie de ces croyances générales sur lesquelles l’existence des peuples repose. Sou caractÈre universel lui permet de jouer un rôle prépondérant. Les grandes époques de l’histoire, le siÈcle d’Auguste comme celui de Louis XIV, sont celles oÙ les idées sorties des périodes de tatonnements et de discussion se sont fixées et sont devenues maitresses souveraines de la pensée des hommes. Elles deviennent alors des phares lumineux, et tout ce qu’elles éclairent de leurs feux revÊt une teinte semblable.

DÈs qu’une idée nouvelle a triomphé, elle marque son empreinte sur les moindres éléments de la civilisation ; mais pour qu’elle produise tous ses effets, il faut qu’elle pénÈtre aussi dans l’ame des foules. Des sommets intellectuels oÙ elle a pris naissance, elle descend de couche en couche en s’altérant et se modifiant sans cesse jusqu’à ce qu’elle ait revÊtu une forme accessible à l’ame populaire qui la fera triompher. Elle se présente alors concentrée en un petit nombre de mots, parfois en un seul, mais ce mot évoque de puissantes images, séduisantes ou terribles, et par conséquent impressionnantes toujours. Tels le paradis et l’enfer au moyen age, courtes syllabes qui ont le pouvoir magique de répondre à tout, et pour les ames simples d’expliquer tout. Le mot socialisme représente pour l’ouvrier moderne une de ces formules magiques et synthétiques capables de dominer les ames. Elle évoque, suivant les masses oÙ elle pénÈtre, des images variées, mais puissantes malgré leurs formes toujours rudimentaires.

Pour le théoricien français, le mot socialisme évoque l’image d’une sorte de paradis oÙ les hommes devenus égaux jouiront sous la direction incessante de l’État d’une félicité idéale. Pour l’ouvrier allemand, l’image évoquée se présente sous forme d’une fumeuse taverne oÙ le gouvernement servirait gratuitement à tout venant de gigantesques pyramides de saucisses et de choucroute, et un nombre infini de cruches de biÈre. Nul, bien entendu, rÊveur de choucroute ou rÊveur d’égalité, ne s’est jamais préoccupé de connaitre la somme réelle des choses à partager et le nombre des partageants. Le propre de l’idée est de s’imposer avec une forme absolue qu’aucune objection ne saurait atteindre.

Lorsque l’idée a peu à peu fini par se transformer en sentiment et est devenue un dogme, son triomphe est acquis pour une longue période, et tous les raisonnements tenteraient vainement de l’ébranler. Sans doute l’idée nouvelle finira, elle aussi, par subir le rôle de celle qu’elle a remplacée. Elle vieillira et déclinera ; mais avant sa complÈte usure, il lui faudra subir toute une série de transformations régressives, de déformations variées, qui demanderont pour s’accomplir plusieurs générations. Avant de mourir tout entiÈre elle fera longtemps partie des vieilles idées héréditaires que nous qualifions de préjugés, muais que nous respectons pourtant. L’idée ancienne, alors mÊme qu’elle n’est plus qu’un mot, un son, un mirage, possÈde un pouvoir magique qui nous subjugue encore.

Ainsi se maintient ce vieil héritage d’idées surannées, d’opinions, de conventions, que nous acceptons dévotement, et qui ne résisteraient pas à quelques efforts de raisonnement si nous voulions les discuter un instant. Mais combien d’hommes sont-ils capables de discuter leurs propres opinions, et combien est-il de ces opinions qui subsisteraient aprÈs le plus superficiel examen ?

Mieux vaut ne pas le tenter, cet examen redoutable. Nous y sommes heureusement peu exposés.L’esprit critique constituant une faculté supérieure fort rare, alors que l’esprit d’imitation représente une faculté infiniment répandue, l’immense majorité des cerveaux accepte sans discussion les idées toutes faites que lui fournit l’opinion et que l’éducation lui transmet.

Et c’est ainsi que, de par l’hérédité, l’éducation, le milieu, la contagion, l’opinion, les hommes de chaque age et de chaque race ont une somme de conceptions moyennes qui les rendent singuliÈrement semblables les uns aux autres, et semblables à ce point que lorsque les siÈcles se sont appesantis sur eux, nous reconnaissons par leurs productions artistiques, philosophiques et littéraires, l’époque oÙ ils ont vécu. Sans doute on ne pourrait dire qu’ils se copiaient absolument, mais ce qu’ils ont eu en commun c’étaient des modes identiques de sentir, de penser, conduisant nécessairement à des productions fort parentes.

Il faut se féliciter qu’il en soit ainsi, car c’est précisément ce réseau de traditions, d’idées, de sentiments, de croyances, de modes de penser communs qui forment l’ame d’un peuple. Nous avons vu que cette ame est d’autant plus solide que ce réseau est plus fort. C’est lui en réalité, et lui seul, qui maintient les nations, et il ne saurait se désagréger sans que ces nations se dissolvent aussitôt. Il constitue à la fois leur vraie force et leur vrai maitre. On représente parfois les souverains asiatiques comme des sortes de despotes n’ayant que leurs fantaisies pour guide. Ces fantaisies sont, au contraire, enfermées dans des limites singuliÈrement étroites. C’est en Orient, surtout, que le réseau des traditions est puissant. Les traditions religieuses, si ébranlées chez nous, y ont conservé tout leur empire, et le despote le plus fantaisiste ne se heurterait jamais à ces deux souverains qu’il sait infiniment plus puissants que lui la tradition et l’opinion.

L’homme civilisé moderne se trouve à une de ces rares périodes critiques de l’histoire oÙ les idées anciennes, d’oÙ sa civilisation dérive, ayant perdu leur empire, et les idées nouvelles n’étant pas encore formées, la discussion est tolérée. Il lui faut se reporter soit aux époques des civilisations antiques, soit seulement à deux ou trois siÈcles en arriÈre pour concevoir ce qu’était alors le joug de la coutume et de l’opinion, et savoir ce qu’il en coÛtait au novateur assez hardi pour s’attaquer à ces deux puissances. Les Grecs, que d’ignorants rhéteurs nous disent avoir été si libres, étaient soumis étroitement au joug de l’opinion et de la coutume. Chaque citoyen était entouré d’un faisceau de croyances absolument inviolables ; nul n’aurait songé à discuter les idées reçues et les subissait sans esprit de révolte. Le monde grec n’a connu ni la liberté religieuse ni la liberté de la vie privée, ni libertés d’aucune sorte. La loi athénienne ne permettait pas mÊme à un citoyen de vivre à l’écart des assemblées, ou de ne pas célébrer religieusement une fÊte nationale. La prétendue liberté du monde antique n’était que la forme inconsciente, et par conséquent parfaite, de l’assujettissement absolu du citoyen au joug des idées de sa cité. Dans l’état de guerre générale oÙ les sociétés vivaient alors, une société dont les membres eussent possédé la liberté de penser et d’agir n’eÛt pas subsisté un seul jour. L’age de la décadence pour les dieux, les institutions et les dogmes a toujours commencé le jour oÙ ils ont supporté la discussion.



Dans les civilisations modernes, les vieilles idées qui servaient de base à la coutume et à l’opinion étant presque détruites, leur empire sur les ames est devenu trÈs faible. Elles sont entrées dans cette phase d’usure durant laquelle les idées anciennes passent à l’état de préjugé. l’ont qu’elles ne sont pas remplacées par une idée nouvelle, l’anarchie rÈgne dans les esprits. Ce n’est que grace à cette anarchie que la discussion peut Être tolérée. Écrivains, penseurs et philosophes doivent bénir l’age actuel et se hater d’en profiter, car ils ne le reverront plus. C’est un age de décadence peut-Être, mais c’est un des rares moments de l’histoire du monde oÙ l’expression de la pensée est libre. Il ne saurait durer. Avec les conditions actuelles de la civilisation les peuples européens marchent vers un état social qui ne tolérera ni discussion ni liberté. Les dogmes nouveaux qui vont naitre ne sauraient s’établir, en effet, qu’à la condition de n’accepter de discussions d’aucune sorte et d’Être aussi intolérants que ceux qui les ont précédés.

L’homme actuel cherche encore les idées qui devront servir de base à un futur état social, et là est le danger pour lui. Ce qui importe dans l’histoire des peuples, et ce qui influe profondément sur leur destinée, ce ne sont ni les révolutions, ni les guerres — leurs ruines s’effacent vite — ce sont les changements dans les idées fondamentales. Ils ne sauraient s’accomplir sans que, du mÊme coup, tous les éléments d’une civilisation soient condamnés à se transformer. Les vraies révolutions, les seules dangereuses pour l’existence d’un peuple, sont celles qui atteignent sa pensée.

Ce n’est pas tant l’adoption d’idées nouvelles qui est dangereuse pour un peuple, que l’essai successif d’idées auquel il est condamné avant de trouver celle sur laquelle il pourra solidement asseoir un édifice social nouveau destiné à remplacer l’ancien. Ce n’est pas certes parce que l’idée est erronée qu’elle est dangereuse — les idées religieuses dont nous avons vécu jusqu’ici étaient fort erronées — mais c’est parce qu’il faut des expériences longtemps répétées pour savoir si les idées nouvelles peuvent s’adapter aux besoins des sociétés qui les adoptent. Leur degré d’utilité n’est malheureusement appréciable pour les toutes qu’au moyen de l’expérience. Sans doute, il n’est pas besoin d’Être un grand psychologue, ni un grand économiste, pour prédire que l’application des idées socialistes actuelles conduira les peuples qui les adopteront à un état d’abjecte décadence et de honteux despotisme : mais comment empÊcher les peuples qu’elles séduisent d’accepter l’évangile nouveau lui leur est prÊché ?

L’histoire nous montre fréquemment ce qu’a coÛté l’essai des idées inacceptables pour une époque, mais ce n’est pas dans l’histoire que l’homme puise ses leçons. Charlemagne essaya vainement de refaire l’empire romain, mais l’idée d’unité n’était plus réalisable alors, et son œuvre périt avec lui, comme devait périr plus tard celle de Napoléon. Philippe II usa inutilement son génie et la puissance de l’Espagne — prédominante alors — à combattre l’esprit de libre examen qui, sous le nom de protestantisme, se répandait en Europe. Tous ses efforts contre l’idée nouvelle ne réussirent qu’à jeter l’Espagne dans un état de ruine et de décadence dont elle ne s’est jamais relevée. De nos jours, les idées chimériques d’un visionnaire couronné, inspiré par l’incurable sensiblerie internationale de sa race, ont fait l’unité de l’Italie et de l’Allemagne, et nous ont coÛté deux provinces et la paix pour longtemps. L’idée si profondément fausse que le nombre fait la force des armées a couvert l’Europe d’une sorte de garde nationale en armes, et la mÈne à une inévitable faillite. Les idées socialistes sur le travail, le capital, la transformation de la propriété privée en propriété de l’état, etc., achÈveront les peuples que les armées permanentes et la faillite auront épargné.

Le principe des nationalités, si cher jadis aux hommes d’État et dont ils faisaient tout le fondement de leur politique, peut Être encore cité parmi les idées directrices dont il a fallu subir la dangereuse influence. Sa réalisation a conduit l’Europe aux guerres les plus désastreuses, l’a mise sous les armes et conduira successivement tous les États modernes à la ruine et à l’anarchie. Le seul motif apparent qu’on pouvait invoquer pour défendre ce principe était que les pays les plus grands et les plus peuplés sont les plus forts et les moins menacés. SecrÈtement, on pensait aussi qu’ils étaient les plus aptes aux conquÊtes. Or, il se trouve aujourd’hui que ce sont précisément les pays les plus petits et les moins peuplés : le Portugal, la GrÈce, la Suisse, la Belgique, la SuÈde, les minuscules principautés des Balkans, qui sont les moins menacés. L’idée de l’unité a ruiné l’Italie, jadis si prospÈre, au point qu’elle est aujourd’hui à la veille d’une révolution et d’une faillite. Le budget annuel des dépenses de tous les États italiens, qui, avant la réalisation de l’unité italienne, s’élevait à 550 millions, atteint 2 milliards aujourd’hui.

Mais il n’est pas donné aux hommes d’arrÊter la marche des idées lorsqu’elles ont pénétré dans les ames. Il faut alors que leur évolution s’accomplisse et elles ont le plus souvent pour défenseurs ceux-là mÊme qui sont marqués pour leurs premiÈres victimes. Il n’y a pas que les moutons qui suivent docilement le guide qui les conduit à l’abattoir. Inclinons-nous devant la puissance de l’idée. Quand elle est arrivée à une certaine période de son évolution, il n’y a plus ni raisonnements, ni démonstrations qui pourraient prévaloir contre elle. Pour que les peuples puissent s’affranchir du joug d’une idée, il faut des siÈcles ou des révolutions violentes ; les deux parfois. L’humanité n’en est plus à compter les chimÈres qu’elle s’est forgées et dont elle a été successivement victime.



L’homme et les sociétés. Leurs origines et leur histoire, t. II. Evolution des sociétés.






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