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UN BRÉSIL NOUVEAU EST-IL EN TRAIN D’ÉMERGER ? Le Brésil contemporain depuis l’élection de « Lula » à la présidence

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UN BRÉSIL NOUVEAU EST-IL EN TRAIN D’ÉMERGER ? Le Brésil contemporain depuis l’élection de « Lula » à la présidence

Résumé: Un Brésil nouveau est-il en train d’émerger ? Si tel est le cas, son Président actuel Luiz Inacio Lula da Silva, figure emblématique d’un peuple prenant en charge sa propre destinée, sert-il de catalyseur dans l’amorce ou l’affirmation d’un tel changement ? Dans son insoutenable naÏveté ou son incommensurable prétention, cette interrogation, « Lula » en moins, n’est pas nouvelle. On la retrouve en filigrane, sous forme d’assertion idéologique et géostratégique, avant mÊme la découverte en 1500 de cette terre exubérante, puisque le Traité de Tordesilhas, signé six ans auparavant par les souverains d’Espagne et du Portugal, traçait déjà la ligne de démarcation des conquÊtes territoriales de ces deux nations ibériques dans le Nouveau Monde, faisant ainsi émerger un Brésil virtuel, tout autant espéré que non encore inventé.




Mots- cles : société contemporaine, Brésil, composante charismatique, dominance

Dans tout acte de connaissance, il faut parfois exagérer les dimensions de l’objet que l’on tente de saisir ou de comprendre. En grossissant le trait ou bien en se prévalant de l’absurde. C’est le sens en tout cas de cette annonce sur l’émergence d’un Brésil supposé différent de ceux que l’on avait connu jusqu’alors : le Brésil change, bien évidemment, et la représentation de ce changement pourrait bien servir de monnaie d’échange à l’échelle de la mondialisation. Brésil pluriel, souvent défini comme Terre de contrastes ou de paradoxes, pays de tous les possibles, du meilleur comme du pire. Mais ces quelques qualificatifs, au demeurant évasifs pour Être trop entiers, pourraient aussi s’appliquer à l’endroit de n’importe quelle nation, comme de celles qui constituent par exemple le fragile équilibre de la Communauté européenne.

Pour reprendre ici une terminologie philosophique souvent appliquée au domaine du religieux, il y a en apparence un syncrétisme brésilien qui fait référence, tant pour les Brésiliens eux-mÊmes que pour ceux qui contemplent cette identité particuliÈre du dehors. Le syncrétisme, dans son acception figurée, renvoie à l’idée de mélange ou de fusion sans qu’il y ait nécessairement conciliation entre les éléments, hétérogÈnes voire incompatibles entre eux, constitutifs d’un tel amalgame. Une cohabitation poreuse en quelque sorte, qui n’exclut nullement des tensions ou des frictions forcément violentes entre les nombreux univers qui composent la société brésilienne.

Ce syncrétisme-là n’en dissimule pas moins un éclectisme sous-jacent ancré dans les représentations et les pratiques, qui oriente en quelque sorte un mode d’existence douloureux mais cependant ouvert sur l’expérience. Car l’éclectisme, avant qu’on ne lui adjoigne une signification galvaudée liée à la dispersion ou à l’éclatement des centres d’intérÊt, se comprend d’abord comme une composition systémique, comme un rassembleur de fragments épars dont les vérités successives ou antinomiques pourraient entrer en synergie et aboutir ainsi à l’expression d’un ordre de vérité supérieur.

Selon ce point de vue tout à fait général, il existe me semble-t-il une poussée ou une lame de fond non plus seulement syncrétique mais également éclectique qui dynamise la mentalité brésilienne. Eclectisme que l’on retrouve dans le sujet qui nous occupe ici.

Un Brésil nouveau est-il en train d’émerger ? Si tel est le cas, son Président actuel Luiz Inacio Lula da Silva, figure emblématique d’un peuple prenant en charge sa propre destinée, sert-il de catalyseur dans l’amorce ou l’affirmation d’un tel changement ? Dans son insoutenable naÏveté ou son incommensurable prétention, cette interrogation, « Lula » en moins, n’est pas nouvelle. On la retrouve en filigrane, sous forme d’assertion idéologique et géostratégique, avant mÊme la découverte en 1500 de cette terre exubérante, puisque le Traité de Tordesilhas, signé six ans auparavant par les souverains d’Espagne et du Portugal, traçait déjà la ligne de démarcation des conquÊtes territoriales de ces deux nations ibériques dans le Nouveau Monde, faisant ainsi émerger un Brésil virtuel, tout autant espéré que non encore inventé. Terra Incognita pleine de promesses à défaut d’existence consacrée à la périphérie lointaine du Vieux Monde. Une terre à rÊves que quelques cauchemars allaient pourtant aider à façonner.

Au-delà des nombreux Brésils coloniaux ouverts à l’élasticité tumultueuse des frontiÈres sans cesse négociées, s’affranchit celui de l’indépendance politique de 1822 arrachée au Portugal par Dom Pedro Ier. Le Brésil se fait alors Empire. Il continuera de l’Être, par ses dimensions, ses possibilités naturelles, industrielles et humaines, avec Dom Pedro II mais aussi aprÈs que ne soit déclarée la République en 1889. Un Empire, non pas tant pour le Portugal qui déjà perd de sa superbe, que pour les investisseurs étrangers qui exercent toute sorte d’influences, des moins mauvaises au plus néfastes : économiques bien sÛr, mais aussi politiques et culturelles. Dans la mÊme perspective, les puissances nationales participent elles aussi activement au modelage civilisation el de ce laboratoire à ciel ouvert. Ce fut le cas dans les années qui suivirent la constitution de la République à la fin du XIX° siÈcle, comme également dans l’Ère Vargas ou encore dans celle des juntes militaires que connu le XX° siÈcle.

Est-ce à dire que le peuple brésilien, « le Brésil d’en bas » pour reprendre et adapter une expression franco-française, n’avait aucun droit de regard et d’action sur cet Empire ? Et encore, le voulait-il vraiment, ou était-il suffisamment préparé pour prendre en main son destin ? Ces mÊmes questions peuvent-elles Être envisagées sans détour au présent, dans l’Ère Lula ? Pour mériter une quelconque justesse, si minime soit-elle, la réponse se doit d’Être éclectique. Quelques lambeaux de vérité trouvés dans des morceaux de réponses pourront peut-Être alors faire l’affaire. Mais rien n’est moins sÛr.

Les Brésiliens aiment à dépeindre leur pays par sa jeunesse : celle de sa population, cela va sans dire, mais aussi et surtout celle de son histoire. Un peuple qui aurait donc les qualités et défauts de sa fraicheur. Un pays sans Histoire mais seulement débordant d’anecdotes. Un pays immature, auquel il faut donner du temps pour que macÈre son expérience de l’altérité. Un pays remplit de potentialités dont le présent se chercherait avant tout dans le futur. Ce qui ne peut Être encore résolu doit l’Être nécessairement dans le mouvement dialectique d’une Histoire qui prendra la mesure du chemin accompli. Cette image est aussi largement répandue sur le Vieux Continent. Paris Match titrait ainsi un numéro spécial sur ce pays-enjeu : « Brésil danse avec le futur. » Et de rajouter : « c’est dans ce pays-continent que se jouent les prochains défis de la planÈte. » J’ai parlé plus haut de laboratoire à ciel ouvert, ce que Michel Maffesoli comprend d’ailleurs comme un laboratoire de la Postmodernité. On y a expérimenté la miscégénation qui déjà construit nos mentalités et nos corps dans l’Ère de la mondialisation et de l’intercommunication : un caldeirao ethnique et culturel qui donne à penser et à faire. On y expérimente aussi le relativisme, l’irrationalisme, le présentéisme, l’effondrement des grands idéaux hérités de la philosophie des LumiÈres, le bricolage des mœurs et usages.

Cinq cents ans d’Histoire, à l’échelle d’une nation, ce n’est pas grand chose allÈguera-t-on, mais c’est sans doute plus qu’il n’en faut pour éprouver l’impact des cultures entre elles et la montée en puissance de leur synergie. Dans Maitres et esclaves, Gilberto Freyre comprend la formation de la société brésilienne comme une dynamique d’affrontement et d’ajustement entre des modÈles culturels et économiques fonciÈrement différents, sur fond de sadisme et de masochisme. « Il est vrai, précise-t-il, qu’entre tous ces antagonismes qui se heurtaient, il a toujours existé, pour amortir leur choc ou les harmoniser, des forces de confraternisation et de mobilité verticale, particuliÈres au Brésil. »[3] Sans doute peut-on voir alors en Lula l’incarnation exemplaire de ces forces qui dérangent l’ordonnancement de tels socles culturels, économiques et sociaux en état d’opposition. Mais cette affirmation ne fait sens que si elle est relativisée, non pas en fonction de son contraire mais plutôt par rapport à ses propres contenus. En jouant sur le plein emploi du relativisme sociologique, seul principe qualifié d’absolu par Auguste Comte, il s’agit de mettre en rapport cette assertion et les constats qui l’induisent. Le parcours biographique de Lula indique à lui seul la revanche d’un homme et à travers lui celle des laissés pour compte sur une situation politique, économique et sociale qui se pare de changements pour continuer sa besogne : revanche personnelle sans doute, mais peut-Être en seul état d’espérance pour tous les autres. Mobilité verticale ou ascension sociale qui montre, si besoin en était, que la société brésilienne est plus que jamais ouverte aux transformations. La réalité est cependant tenace et les marges de manœuvres n’en sont alors que plus limitées.



J’ai volontairement utilisé les termes d’ « incarnation exemplaire » et de « figure emblématique » pour signifier le lien intime qui relie le peuple brésilien au plus haut représentant de la nation. Ce lien, symboliquement parlant, doit nécessairement exister pour que s’installe et perdure la légitimité du pouvoir, quelle qu’en soit d’ailleurs la nature. En sociologie, les travaux de Max Weber sur la domination, entendue comme manifestation concrÈte de la puissance, ont permis de distinguer trois formes expressives du pouvoir : la domination traditionnelle, charismatique et légale ou rationnelle. Dans ce dernier type de domination qui correspond à l’organisation politique choisie par la plupart des états modernes dont la République Fédérative du Brésil, la bureaucratisation des fonctions législatives, exécutives et judiciaires s’exerce sous contrôle administratif dont sont garants différents corps de fonctionnaires ou serviteurs de l’Etat. Ceux-ci sont sensés exercer leurs fonctions respectives dans le respect de la loi et des institutions. Ce sont bien sÛr des individualités qui, dans un rapport hiérarchique et une organisation rationnelle, servent pourtant une impersonnalité de principe puisqu’en derniÈre instance c’est l’Etat et les institutions qui représentent l’autorité et donc le type mÊme de la domination légale. En fait, l’administration bureaucratique peut se comprendre comme un instrument de domination par le savoir spécialisé et la connaissance des rouages propres à l’organisation de l’Etat et de ses servitudes, ce qui confÈre puissance et prestige aux fonctionnaires dans les limites assignées par leurs fonctions. Elle signifie également la domination de l’impersonnalité : le fonctionnaire, responsable de sa charge et des devoirs inhérents, applique les lois sans considération de personne pour le bien commun. L’organisation de la bureaucratie rationnelle n’a de sens que par rapport à cette impersonnalité structurelle. On réduit ainsi les relations personnelles à leur strict minimum de façon à se préserver de l’arbitraire et des jeux d’influence oÙ pourraient entrer en ligne de compte ce qui caractérise les valeurs de la domination traditionnelle ou charismatique : l’amitié, la parenté, l’argent, la crainte.

Selon Weber, cet idéal-type, en tant que forme stable de domination, peut cependant entrer en correspondance avec certaines caractéristiques de la domination traditionnelle et/ou charismatique. En effet, la domination traditionnelle s’appuie « sur la croyance quotidienne en la sainteté des traditions valables de tout temps et en la légitimité de ceux qui sont appelés à exercer l’autorité par ces moyens. »[4] De sorte que les sujets ou subordonnés se doivent d’obéir au représentant de ce pouvoir, sans en remettre en cause la légitimité, dans la mesure oÙ c’est la coutume qui justifie cet état de fait : redondance intemporelle de l’existence et de la pratique de ce pouvoir, et donc d’un certain type d’organisation sociale. Le paternalisme et le clientélisme brésiliens, exacerbés dans le coronelismo dont nous parlerons plus loin, constatés dans l’exercice du pouvoir aussi bien à une échelle macro que micro-politique, intÈgrent pour partie cette dynamique d’invariance des rapports sociaux fondée sur la soumission, le chatiment et la récompense. Quant à la domination charismatique, c’est une autorité « fondée sur la grace personnelle et extraordinaire d’un individu (charisme). Elle se caractérise par le dévouement tout personnel des sujets à la cause d’un homme et par la confiance en sa seule personne, en tant qu’elle se singularise par des qualités prodigieuses, par l’héroÏsme ou d’autres particularités exemplaires qui font le chef. » La domination charismatique est donc une forme de pouvoir dont la légitimité repose moins sur des lois débattues en assemblées (domination rationnelle) ou des coutumes ancestrales (domination traditionnelle), que sur le Verbe et le Geste de celui qui l’exerce. Pour reprendre ici une idée d’Emile Durkheim tout en l’adaptant aux contours du présent sujet, on pourrait dire que la société brésilienne est une « machine à faire des dieux » , à l’image de ses pratiques religieuses plurielles qui l’aident sans doute à signifier l’existence.

L’administration fédérale brésilienne et le mode de penser politique dont elle est issue, a assimilé les ingrédients aussi bien traditionnels que charismatiques de la domination et les a ainsi incorporé à sa conception légale ou rationnelle de l’altérité par le pouvoir. On peut y voir l’effet d’une ambivalence[7] constitutive mais aussi adaptative que l’on retrouve à tous les niveaux de la société.

La composante traditionnelle de la domination au Brésil est en grande partie représentée par ce que l’on a appelé le coronelismo[8] ou pouvoir des colonels, qui surgit sous une forme institutionnelle avec la création en 1831 de la Garde Nationale. Le gouvernement de la Régence (1831-1842) mit ainsi en vente tous les postes militaires de l’Empire ainsi que les titres afférents qui furent alors acquis par les grands propriétaires terriens et leurs assimilés (riches commerçants, puis plus tard les barons de l’industriel), lesquels pouvaient alors entretenir une sorte de milice armée. La détention du pouvoir économique s’affublait donc d’un pouvoir politique considérable puisque la représentation de l’ordre (national, local) aux mains d’une élite de civils renforçait plus encore la signification matérielle et symbolique du pouvoir de possession. C’était un pouvoir privatif, essentiellement rural, géographiquement et mentalement éloigné des exigences constitutionnelles des grandes villes, détenu par un homme ayant droit de vie et de mort sur ceux qui subissaient son autorité, quoique cela fut juridiquement condamnable. Un pouvoir incontestable donc, mais qui pour se consolider et s’amplifier, devait travailler en permanence trois de ses principaux éléments de fondation : d’abord la possession de la terre et son extension, suprÊme expression de la richesse ; ensuite la famille et l’amplification de ses réseaux par des mariages arrangés, le Colonel ayant ainsi une main-mise et donc une entiÈre influence sur toutes les instances locales de décision ; enfin les affiliés, composés de parents éloignés, de protégés et assimilés, qui permettaient au Colonel de disséminer son aura dans la population mais aussi de l’étendre au-delà de son propre fief ou centre d’influence.

Quant à la composante charismatique de la domination, elle prend spécifiquement forme au Brésil sous les traits de la contestation du pouvoir en place, en particulier contre le coronelismo et la Vieille République (1889-1930), coupables d’avoir en quelque sorte perverti les promesses de ce paradis terrestre qui pour la majorité se cherchait encore et toujours entre misÈre et aliénation. Plusieurs mouvements messianiques virent le jour, dont les plus célÈbres restent ceux qui trouvÈrent leur fin tragique dans la guerre des Canudos en 1897 et dans celle du Contestado en 1916. Si l’impulsion de ces deux mouvements est de nature religieuse, à l’exemple de ses deux meneurs respectifs que furent Antônio Vicente Mendes Maciel dit Conselheiro dans le Sertao de Bahia et Joao Maria de Jesus dans l’Etat de Santa Catarina, elle est aussi sociale et politique. Elle se voulait en tout cas une alternative radicale aux dictats des élites et de leurs systÈmes oppressifs : l’exploration d’une autre voie sociale, politique et religieuse, par le communautarisme et le millénarisme, c’est-à-dire par la mise en commun des terres et des biens dont les intégrants de ces mouvements étaient traditionnellement exclus ou dépossédés, mais également par le partage équitable des idéaux et aspirations, mÊme s’ils s’avéraient Être de nature apocalyptique, dont le droit d’accÈs leur était jusque là refusé.

Il va sans dire que ces deux formes spécifiques de domination traditionnelle et charismatique, divulguées ici en termes de coronelismo et de messianisme pour ce qui est de leur expression brésilienne, pouvaient s’inscrire dans une totale opposition, comme ce fut le cas dans les conflits cités précédemment, ou bien alors dans une entiÈre complémentarité, à l’exemple du PÈre Cícero dans le Ceará, Colonel mais aussi figure charismatique du catholicisme populaire.

Et le Brésil contemporain dans tout cela ? Et le coup de main, ou de maitre, de Lula, dans une supposée nouvelle donne ? J’ai pu dire plus haut que le parcours biographique de ce dernier rendait sans doute compte d’une revanche personnelle sur une situation sociale, économique et politique construite à grands coups de fatalité et pourquoi pas de fatalisme. Son histoire, c’est aussi celle de deux Brésils qui se rencontrent. Celui de la région Nordeste dont est issu Lula (Pernambouco), comptant plus de 50 millions d’habitants, essentiellement rural, pauvre économiquement. Celui de la région Sudeste vers laquelle émigrera le jeune Lula (Sao Paulo), comptant plus de 75 millions d’habitants, fortement industrialisé, riche économiquement.[9] C’est l’histoire de millions de brésiliens qui, tout au long de la seconde moitié du XX° siÈcle, ont cherché un destin économiquement viable, fuyant la sécheresse, la misÈre ou la sclérose sociale, espérant d’abord trouver une activité rapportant quelque chose et ensuite une valeur décente pour ce mÊme travail. Une nouvelle chance. Une chance tout court.



Avant lui, avant ceux dont le parcours collait au sien, un personnage charismatique avait rÊvé de donner des ailes au Brésil, alors à la merci des oligarchies rurales et de leur systÈme de faveurs basé sur le clientélisme. Getúlio Vargas.[10] AprÈs la Révolution des Lieutenants en 1930, et notamment dans l’affirmation de l’Etat Nouveau entre 1937 et 1945, ce dernier va s’employer à renforcer la centralisation de l’administration et du pouvoir, prenant des mesures offensives contre le Coronelismo. Il amplifiera ainsi la puissance de vote des grands centres urbains, accordant le droit de vote aux femmes et instaurant le vote secret (dont l’absence jusqu’alors était instrumentalisée par les Colonels). C’est également sous sa dictature que s’amplifiera l’industrialisation du pays, avec pour conséquence l’émergence d’une conscience ouvriÈre qui pourra bénéficier avec son accord de lois travaillistes et d’organisations syndicales.

Lula est né en 1945, c’est-à-dire à l’apogée de l’Ère Vargas. Sa vie d’ouvrier métallurgiste, commencée à l’age de 14 ans, c’est aussi l’apprentissage d’une conscience politique qui, par le syndicalisme d’abord (il deviendra Président du Syndicat des ouvriers des industries métallurgiques du Grand Sao Paulo en 1975), puis par la création du Parti des Travailleurs en janvier 1980. L’élaboration de cette conscience politique est contemporaine à la dictature des généraux entre 1964 et 1979 qui, sous prétexte du péril rouge et de la défense de la démocratie, s’attacha pendant une quinzaine d’années à museler les forces de gauche (incluant intellectuels, artistes, étudiants, journalistes, ou quiconque qui n’adhérait pas à la vision des militaires et de leurs coreligionnaires), particuliÈrement le Parti communiste et les syndicaux ouvriers suspectés d’en propager l’idéologie.

A la tÊte du Parti des Travailleurs qui bénéficie de la réouverture du pays au systÈme démocratique, Lula souhaite dÈs lors appliquer son idéal de justice sociale non plus seulement à la catégorie des ouvriers du secteur industriel mais aussi à tous ceux qui souffraient d’un systÈme défaillant en termes de répartition équitable des richesses, à tous les laissés pour compte, à tous les exclus.[11] Si la conscience syndicale était fondamentale pour la conquÊte des droits et surtout leur application, il manquait alors dans le paysage politique brésilien une entité aux aspirations sociales fortes dans lesquelles se reconnaitraient ceux que les éternelles promesses d’un futur radieux exaspéraient. AprÈs avoir subi trois échecs successifs aux élections présidentielles de 1990 (contre Fernando Collor), 1994 et 1998 (contre Fernando Henrique Cardoso), il obtient finalement les rennes du pouvoir en octobre 2002. Fernando Collor, premier président élu au suffrage direct depuis la dictature des généraux, représentait la jeunesse et le dynamisme économique, mais aussi un certain dandysme. Mais cet idéal-là cachait aussi une corruption plus que tendancieuse qui lui valu deux ans plus tard sa destitution. Fernando Henrique Cardoso, sociologue, représentait quant à lui un savoir académique quant aux rouages politiques, économiques et sociaux du pays. Son élection en octobre 1994 est due en grande partie à sa politique de stabilité monétaire et de maitrise de l’inflation instaurée quelques mois auparavant alors qu’il était ministre de l’économie sous l’égide d’Itamar Franco, alors président par intérim.

En 2002, la stabilité économique du pays était certes fragile mais indéniable. Il manquait sans doute une politique sociale plus affirmée en faveur des classes les plus défavorisées, dans lesquelles on retrouvait aussi une bonne partie des classes moyennes. Lula représentait alors ce possible changement, en tout cas une nouvelle prise en compte des priorités jusque là laissées sous le coude des politiques gouvernementales antérieures. Lula, c’est la gestion de l’urgence et des distorsions économiques et sociales, c’est enfin l’élaboration d’un présent moins injuste dans lequel la citoyenneté s’appuie d’abord sur l’affirmation concrÈte des droits fondamentaux. Les objectifs sont clairs et déjà en cours de réalisation. D’abord une réduction significative de la faim sur tout le territoire national (Programa Fome Zéro). Ensuite l’extension du programme Bolsa Familia dont bénéficiÈrent 7,5 millions de familles en 2005 pour un budget de 11 millions de Reais.[12] Enfin la mise en place du micro-crédit : plus de 6 millions de personnes ont été intégrées dans le systÈme bancaire brésilien jusqu’en 2005, générant ainsi plus de 9 millions d’opérations de crédit pour un total de 2 milliards de Reais (avec un taux maximum de crédit de 4% par mois). Cette derniÈre mesure a permis non seulement le financement de milliers de micro-entreprises mais aussi une dynamisation de la consommation. Il ne faut surtout pas oublier, outre ces derniÈres considérations matérielles, la dimension symbolique de telles initiatives : la reconquÊte et pour beaucoup la découverte du statut d’humanité.

Le charisme de Lula y participa grandement. S’il représente une nation, comme tout chef d’Etat, il incarne surtout son peuple, avec ses travers mais aussi ses capacités de composition. Sans vouloir dresser ici un tableau idyllique de la symbolique « lulienne », il faut pourtant bien admettre une certaine rupture dans la continuité, comme disent les politiques, et peut-Être mÊme par la continuité. J’ai parlé de composition et c’est bien de cela dont il s’agit : amorcer un virage mais en tenant compte du code de la route en vigueur. Un code de bonne conduite en quelque sorte, qui n’effraie pas les investisseurs étrangers ni les grands propriétaires de la richesse nationale, mais qui tente cependant de ramasser ceux laissés au bord du chemin, mÊme si pour plaire à l’international une politique de rigueur budgétaire a nécessairement des conséquences néfastes sur le pouvoir d’achat des catégories sociales les plus défavorisées. Une nouvelle direction ou perspective qui prend en compte la réalité du terrain, avec ses accidents et ses potentialités. Une politique qui s’appuie sur le charisme d’un homme pour donner du sens à la domination rationnelle ou légale indiquée plus haut, en bousculant les incursions de la domination traditionnelle (clientélisme), quitte à mimer parfois les pratiques de cette derniÈre pour la réalisation de ses objectifs.[13]

References bibliographiques :

Stefan Zweig, Brasil, país du futuro, Rio de janeiro, Nova Fronteira, 1981

Gilberto Freyre, Maitres et esclaves, Traduit du Portugais par Roger Bastide, Paris, Gallimard, Coll. 'Tel', 1974

Max Weber, Economie et Société, Paris, Plon, 1971 [1922], p. 222.

Max Weber, Le savant et le politique, Paris, Plon, 1959, p. 102



Angelina Peralva, Violence et démocratie. Le paradoxe brésilien, Paris, Balland, 2OO1.



Cf. Stefan Zweig, Brasil, país du futuro, Rio de janeiro, Nova Fronteira, 1981.

Match du Monde, N° 1, mars-avril 2005.

Gilberto Freyre, Maitres et esclaves, Traduit du Portugais par Roger Bastide, Paris, Gallimard, Coll. 'Tel', 1974 [1952 pour la premiÈre édition française, 1932 pour la premiÈre édition portugaise], p. 93.

Max Weber, Economie et Société, Paris, Plon, 1971 [1922], p. 222.

Max Weber, Le savant et le politique, Paris, Plon, 1959, p. 102.

Voir également Serge Moscovici, La machine à faire des dieux, Paris, Fayard, Coll. 'L'espace du politique', 1988.

Sur cette question, nous renvoyons à l'ouvrage de Angelina Peralva, Violence et démocratie. Le paradoxe brésilien, Paris, Balland, 2OO1.

Sur cette question nous renvoyons à l'article de Voltaire Schilling, 'Ascensao e Queda do Coronelismo', in https://educaterra.terra.com.br/voltaire/500br/coronelismo.htm.

Selon les données du dernier recensement démographique pour l'année 2000, relevées par l'Institut Brésilien de Géographie et Statistique (I.B.G.E.), la population de la région Nordeste était de 47 693 253 individus alors que celle de la région Sudeste en comptait 72 297 351, faisant de ces deux régions les plus peuplées, sur un total de 169 590 693 individus pour l'ensemble du territoire national.

Voir à ce sujet le roman de Juremir Machado da Silva, Getúlio, Rio de Janeiro, Ed. Record, 2004.

Selon les derniÈres données de l'I.B.G.E., pour l'année 2003, 53, 8 % des Brésiliens de plus de 10 ans ayant une activité reçoivent un maximum de deux salaires mensuels, soit moins de 320 Reais (120 Euros). Le taux de chômage pour l'année 2002 était de 7,1%.

Selon le Journal Globo du samedi 15 octobre 2005.

Les révélations depuis avril 2005 sur l'affaire des MensalOes attribués réguliÈrement par des députés du Parti des Travailleurs à des députés de l'opposition pour acheter leurs votes, sont une illustration particuliÈrement révélatrice de ce type de manœuvre. MÊme chose en ce qui concerne l'autoritarisme dont fit preuve Lula à la fin du premier semestre 2004 lorsqu'il décida, avant de se raviser, de supprimer l'autorisation de séjour d'un journaliste américain qui avait publié un article dans lequel il questionnait une certaine inclinaison de Lula pour la bouteille, remettant ainsi en cause la politique gouvernementale de ce dernier.






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